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7.08.2013

SOUPE PRIMITIVE ...









Tout a commencé dans un océan primordial. Une molécule plus grosse que les autres s'est coupée en deux parties. Pour des raisons que je ne connais pas ces morceaux n'ont pas éclaté. Ils se sont divisés à leur tour et les suivants ont recommencé... C'était il y a un milliard d'années, personne n'était là pour le voir. Ces grosses molécules ont laissé des traces que nous savons lire. Pour d'autres raisons que je ne connais pas, elles se sont agglutinées. Elles ont pris des formes et des couleurs. Le hasard les faisait dériver des mers chaudes vers des eaux plus froides. Un jour elles se sont mangées entre elles, ont eu des pattes ou des nageoires. Dans un coin du Paradis terrestre ces agglomérations de carbone, d'azote et d'eau de mer se sont données des airs , se sont dressées sur deux jambes et se sont lancées à la conquête du monde. Cette bataille a commencé à coups de bâtons et en jetant des pierres. 
Ces créatures schizophrènes s'étaient persuadées que des dieux les avaient chargées de dominer la terre, l'air et les eaux pour en faire une sorte de parc à vertus où la beauté et l'intelligence auraient triomphé du vice et de l'infortune.
Le bruit courut qu'un peuple élu s'était enfui d'Egypte et rendu au désert, qu'il y avait adoré un veau d'or et trouvé des lois... Les royaumes succédèrent aux royaumes mais en dépit de tous les saints et de quelques sages, rien ne prouve que les hommes sont meilleurs qu'avant le déluge... Quelques cinglés, un peu moins féroces que les autres, parlent de sauver la planète.
Se rendent-ils compte qu'elle saura se débarrasser des importuns, qu'elle a plus d'un tour dans son sac, étant capable de donner la priorité aux mouches pour le gain de la vie éternelle... 
Sans compter qu'un peu partout les arbres désespèrent de pousser en quinconce et les moutons de se tenir au garde-à-vous. L'ordre cèdera-t-il la place au désordre, comme si tout était à refaire ?...




7.07.2013

TANT DE PRINTEMPS .....





120x26 cm. huile /bois. Vases canopes, prédelle.MD.



Ma tristesse n'est pas infernale,  je n'ai pas de raison de me plaindre.  Les chagrins de l'amour ne m'ont jamais cloué pendant des mois. Je suis victime d'une espèce de lumière qui baigne les choses et les gens que j'aime. Cette lumière venue peut-être de mon âge ou d'une accumulation imprudente de lectures, me montre d'abord le peu de chemin qui me reste à faire pendant que tournent sur elles-mêmes les beautés du monde... Après tout c'est dans l'ordre des choses, il ne fallait pas naître et grandir. J'ai préféré les parfums , les couleurs et les bonnes températures à la nuit noire. Je ne regrette rien, même pas d'avoir cru au Diable et au Bon Dieu, car les mensonges délient la langue et entre menteurs les conversations donnent du relief au temps qui passe.
J'aurais craint de me rendre à la mort trop tôt. Je n'étais pas fait pour les champs de bataille ou les courses de moto, encore moins pour de précoces maladies mortelles, bien que j'aie résisté de toutes mes forces et d'extrême justesse à la vie sans antibiotiques... J'avais moins de deux ans mais personne ne pouvait choisir à ma place et mon destin consista donc à parier sur l'avenir en sortant de l'oeuf.
Attentif aux plus subtiles variations de l'air et des institutions, je termine ma soixantaine en ne jalousant personne, conscient qu'avec ou sans progrès les deux tiers de l'humanité ont déjà passé l'arme à gauche à cet âge, que j'ai vécu sans guerre mondiale ni épidémie de peste, mangeant à ma faim et buvant avec plaisir. Cela ne peut durer. Une grippe d'un genre nouveau peut faire le ménage, un oriental se payer une pétoire atomique un ivrogne me couper la route au mauvais moment, une fatale distraction ... Ce qui m'attriste vraiment c'est que s'en ira ce que j'admirais, devenant invisible ou carrément rien, comme certaines odeurs de la campagne ou musculatures de mains, allures des corps et tournures de langage... Que les bêtes sans résignation et sans peur iront au saccage, que les chats si savants ronronneront trop fort... Que mes amies si jeunes dans ma tête et vives dans les fourrures ou vêtements d'été, n'approcheront plus leurs yeux lilas... Que mes petits enfants perdront leurs joues... Que les récits de mon père vont s'abolir et le son de sa voix... Que ma femme aura des chagrins cruels... Que personne  après moi ne verra sur deux tréteaux, un jour d'hiver, le cercueil de chêne de ma mère près du bénitier de son baptême... Que mes tableaux seront crevés ou en incertaine compagnie, que des photos tomberont des albums pendant leur transfert à la décharge ... ou seront démagnétisées dans les disques durs. Les  dieux meurent aussi, les époques finissent à la ramasse et j'ai vu chez un brocanteur une cassette de légions d'honneur dont personne ne sait plus rien. 

Que faire contre la tristesse? Que pensait Pétrone en se taillant les veines? J'ai lu dans "Quo vadis ?" qu'il contemplait des reflets dorés dans les cheveux d'Eunice, une esclave nubienne...


7.04.2013

SORTIR DE LA .....







Ce n'est pas très drôle pour un ours de fêter son trente cinquième anniversaire de captivité.
 Il ne se passe rien dans ma fosse avec son faux ruisseau, sa montagne en ciment, quelques bouts de bois à griffer et ces gamins qui me jettent des pop-corns. 
Au début j'espérais que je pourrais rendre service... J'avais entendu que les enfants confient leurs secrets à des ours en peluche et je m'étais figuré qu'ils aimeraient mes histoires...
Ma grand-mère m'avait raconté tant de choses...Son grand-père était venu de Roumanie, on l'avait capturé dans les Carpates à l'âge de six mois. Un certain Stavros le descendit à Constanza pour le vendre à un marseillais qui avait l'habitude de fournir des ours aux montreurs des Pyrénnées qui prenaient le chemin de Bordeaux. Les ours embarquaient pour l'Amérique avec leur paysan et gagnaient de l'or entre New-York et la Californie en dansant sur les routes de l'ouest. On raconte qu'un basque disparut avec son ours vers 1860 en cherchant l'Eldorado dans le fond du Pérou. 
Quand l'ours avait dansé huit ou dix ans ans, on rentrait au pays les poches pleines, on retournait à son village, on faisait construire une maison, on s'offrait quelques prés d'altitude et on bouclait la boucle par un mariage. Il arrivait qu'un voisin plus jeune reprenne l'animal et parte pour un second tour.

Vous voyez que les hommes et les ours sont faits pour s'entendre... Ma grand-mère disait que dans certains cas ils se comprennent si bien qu'ils se font des clins d'oeil... Elle dit une fois que les femmes de son village se plaignirent au curé parce que les hommes passaient plus de temps avec leurs ours qu'avec leurs enfants...      

J'ai de moins en moins le moral dans cette fosse qui sent mauvais. J'ai beau faire des efforts, cligner de l'oeil de temps en temps, personne ne cherche à me dire quoi que ce soit. Ceux qui me lancent des pop-corns ont les yeux ternes, ils parlent mal, je m'aperçois qu'ils font de la mauvaise graisse. Moi, je vieillis, ça n'arrange rien. J'ai des douleurs un peu partout, j'ai du mal à me redresser. Le gardien pense tout haut quand il m'apporte mon rata. On échange quelques grognements. J'essaie de lui faire comprendre que je ne sers à rien dans ce trou, que les gamins se moquent d'un plantigrade en fin de parcours, qu'il est, lui aussi, usé jusqu'à la corde, et que nous devrions sortir de là. Il se retourne, me regarde fixement, s'asseoit sur la grosse pierre sans me quitter des yeux, puis il roule une cigarette en plongeant les doigts dans son cube de tabac gris, et prend soin de couper net les extrêmités. Juste après la première bouffée je l'entends qui chantonne :   " C'est pas moi c'est ma soeur qu'a cassé la machine à vapeur...." Quelques fois il pleure. Cela fait des années que je ne lui demande que des bricoles. Quand j'ai des questions importantes, je m'adresse aux oiseaux, ils savent tout à cause des migrateurs ... C'est comme cela que j'ai appris le retour des loups...     

7.03.2013

L'AMOUR MAÎTRE CHANTEUR ....





L'Amour est un maître-chanteur qui ne tourne pas autour du pot. Puisqu'il faut payer de sa personne quand on veut de l'entourage, autant se multiplier en excellente compagnie. C'est une affaire de nez, de phéromones... Puis une affaire de mémoire car nos ancêtres ne nous quittent pas, nous préparent le terrain de la plante des pieds aux oreilles, nous font pencher à gauche ou a droite et nous aiguisent l'appétit à leur manière... La ressemblance appelle la ressemblance... il y a des trous de serrure qui ouvrent sur des jardins et d'autres sur le placard de Barbe-Bleue... Quand on connaît sa lignée il est plus facile de voir celle d'en face et de la rejoindre pour tailler la route. Les sexes rajoutent des fleurs et quelques parfums mais en fait de bonne direction ils ne changent pas grand chose... Quand vous serez passé du singulier au pluriel, vous devrez vous multiplier encore pour donner à chacun ce qu'il réclame et ce qu'il ne réclame pas en prévision des intempéries. A vous de vous arranger pour disposer de deux têtes , de quatre bras et de quatre jambes le temps qu'il faudra. Vos ancêtres ne vous ont pas tout dit, l'Homme est à rempoter à chaque génération, car il perd des couleurs et dégénère en quelques saisons. 

Porter ses ancêtres sur les épaules , comme Anchise sur celles d'Enée, tenir d'une main et de la voix ses chères têtes blondes, confier ses joies et garder ses peines en marchant, payer son dû à l'espèce, au temps et au hasard,  telles sont les règles de la transmission des gènes. Les plus chanceux y gagnent suffisamment de fatigues pour que la mort soit enfin l'occasion de dormir et de s'occuper de soi.... Les faibles passent la main aux charognards, aux paradis artificiels, aux cannibales, aux faiseurs de miracles et prophètes de paradis... 
On dit que dans un proche avenir les gènes seront en vente libre, précieux comme du caviar sur la tartine sociale et qu'enfin nous ferons la vie supportable et mettrons le Bonheur à la portée de tous. On peut jouer aux osselets avec la génétique, arrondir des fesses de magistrates, rosir des tétons de centenaires et remonter le nombril du monde .... Pour le moment nous ne sommes que les descendants des femmes et des hommes qui eurent six enfants vers l'an mil. 



BAISSER LES YEUX ....






La Terre vue du ciel, vaut mieux que les sept merveilles du monde...
Elle est si belle que nous la croyons solide, constante, maternelle et soumise. Il n'y a pas loin de l'hélicoptère à l'oeil du maître et ce que nous voyons pourrait nous donner l'illusion de la richesse. Mais nous ne possédons qu'un peu d'altitude et de liberté, moins que les oiseaux... Pour voler en état de grâce, nous devons trouver le sommeil et profiter de quelques rêves inattendus. A l'état de veille, il faut surtout un parachute et pas mal de pétrole... Car nous ne sommes ni les anges gardiens ni les messagers des dieux. Quelques sauts dans les nuages ne nous rendent pas légers comme l'air, et lorsque finit la descente, nous sommes aussi inconséquents qu'au décollage... 
En traînant les pattes aux quatre coins du monde, nous n'avons pas appris la politesse. Nos envies de pillage sont si tenaces que nous sommes armés jusqu'aux dents pour avoir la Paix... Pour tailler la langue de bois de nos intentions, nous nous oublions dans le travail. Nous remontons des milliards de tonnes de charbon, de fer et d'hydrocarbures, courons comme des fous et dispersons tant de déchets que nous avons les pieds dans nos poubelles quand nous allons en vacances... 
Nos thermomètres sont à la hausse, nous avons infecté les mers et sali l'atmosphère...
La Terre est une vieille maîtresse : nous en avons caressé les recoins, chassé tous les animaux... C'est une grosse boule facile à tromper... Elle sourit aux audacieux, offre aux autres un peu d'amour et d'eau fraîche, quelques clairs de Lune et couchers de Soleil... Mais il n'est plus question de dormir à la belle étoile ou à l'ombre des forêts. Nous proliférons. Pire, nous engraissons. L'homme pèse plus lourd, de plus en plus lourd... Le reste s'amaigrit. En prolongeant les courbes de nos progrès nous ne savons plus où donner de la tête. Tout va de plus en plus vite entre nos cervelles et nos excréments. Nous sommes ficelés par nos bonheurs, enlisés dans nos succès... indifférents aux bêtes et aux herbes folles... Notre présent devient immense, notre mémoire s'en va et nos lendemains vont plus vite que nous... 
Le courage serait de s'asseoir, de se taire et de lever les yeux au ciel... Car nous devrons apprendre à les baisser... question de vie ou de mort.





7.02.2013

TRES VIEILLE HISTOIRE ...





C'est une vieille histoire qui a commencé pour des raisons que nous sommes incapables d'expliquer. 

Quand la main des hommes devint habile à tout faire, qu'entre leur cerveau et leurs outils rien ne freinait plus, il est possible qu'ils voulurent se saisir de ce qu'ils avaient dans la tête pour le déposer quelque part. Cette magie pouvait avoir lieu n'importe où mais elle n'a laissé de traces que sous abri ou au fond de certains couloirs souterrains, si enfoncés dans la roche que jamais le soleil ni la lune n'y firent passer le moindre rayon. 
Le dessin pourrait bien être né dans le noir, à la lumière de quelques brindilles et presque aux portes de l' enfer...
Les choses n'ont pas tellement changé. Il reste des femmes et des hommes qui font avec la main les signes de la pensée et de l'émotion. Cette disponibilité du corps au service de l'âme vient lentement, il faut des années d'aller-retour pour que le dessin passe en vitesse... Quand les mots disparaissent, qu'ils ne disent rien sous peine de ridicule ou de pléonasme,  que les doigts sur un  fusain ou une mine de plomb laissent courir les lignes qui arrangent l'espace, que le cerveau est dans la main et la main dans la tête, l'homme devient lui-même, l'esprit se soude à la chair. 
Il est remarquable qu'au dix-huitième siècle encore, les Jésuites s'appuyaient sur deux matières pour apprécier l'intelligence de leurs élèves : les mathématiques et le dessin. Quel aveu pour ces maîtres de la parole et de l'écriture ! ...



7.01.2013

LA FOUDRE ....




.................La foudre tombe indifférente aux vivants et aux morts. C'est un destin des monuments et des hommes de la recevoir. Les coins tranquilles ne sont que des lieux d'attente. Notre sommeil présage de repos éternels . Fermer les yeux n'est pas toujours un plaisir et personne ne voit d'un bon oeil que des mains étrangères lui rendront ce service... Nous marchons de préférence les yeux ouverts pour ne pas nous tromper d'adresses. Car si nous allons trop lentement et que nos yeux furètent à gauche et à droite, il arrive que des images nous disent comme nous mettons les pieds dans les pas de quelqu'un qui a fait ceci ou cela... Il arrive que des fantômes apparaissent, s'occupent vingt ou trente ans après des mêmes choses, il arrive que sur les murs se recollent de vieilles affiches... Quand la pluie tombe on se rend compte qu'elle n'efface rien, si le vent souffle c'est pour siffler de vieilles chansons. Les maisons prennent la parole. Tu buvais ton café ici, vous êtes montés par l'escalier à droite et c'est dans la chambre grise que la sicilienne... la cafetière fume encore et la tasse... tu te rappelles comme tes yeux sont passés de sa main aux lèvres... Un pêcher donne des pêches au même endroit...
................Il paraît que nous marchons sur des milliards d'ancêtres, que pas un centimètre de trottoir n'a manqué de terreau. C'est que rien ne sépare les vivants et les morts. Une maigre muraille pour dire qu'à droite c'est le cimetière, à gauche la rue machin. Disons que d'un côté on range les carcasses et que de l'autre vivent les souvenirs... De toutes manières d'un côté comme de l'autre on déménagera pour faire de la place et les feuilles des arbres tomberont encore. Il est vrai que certains coins sont plus intéressants, que là où le bonheur s'accumule, que là où le vent pousse les feuilles, les petites bêtes et les champignons font mieux leur travail, les fleurs sont moins sauvages, les abeilles passent, on installe un banc, les yeux peuvent se fermer sans crainte le temps d'une chanson... le temps qu'une main passe et vous caresse le cou , comme celle de la gitane d'Arezzo, derrière vous pendant que vous dessiniez...



6.29.2013

MOUETTES ...














Les mouettes ne se moquent de rien. 
Rieuses ou sérieuses, elles se posent à leur avantage, insouciantes du décor et seulement obsédées de températures et de boustifailles. Le sexe les travaille quand l'exige le calendrier, l'amour ne les effleure que de l'extrémité de la plume, on ne sait même pas si l'émotion les gagne quand leurs oeufs viennent au monde. Elles s'assoient dessus, les chauffent le temps qu'il faut pour que de l'intérieur un nouveau bec perce la coquille, s'ouvre démesurément, réclame son dû, s'agite et se referme sur des filets de poisson, morceaux de déchets, merdes de chat et toutes sortes de félicités pour oisillons. Lesquels prennent de l'assurance, avalent plus et plus vite, se couvrent de duvet puis prennent des rémiges. 
Un jour elles remuent les ailes face aux vents, s'avancent au bord du berceau, miment un départ puis un autre et par hasard ou nécessité se lancent. Les courants d'air les soulèvent, puis leur petite cervelle leur donne le sens de l'équilibre, les avertit du haut et du bas, des vitesses à atteindre et des efforts à faire.... 
Elles se joignent à la bande pour le survol des poubelles, des plages et des marées... Elles s'imitent, se refilent leurs désirs invariables et suivent leurs pentes génétiques. Leur espèce, leur territoire, leur horloge interne sont toute la science dont elles disposent, ayant oublié qu'elles étaient dinosaures en des siècles fort lointains que des palmes leur sont venues au pied... L'avenir n'est pas plus leur affaire que le bonheur, elles s'accommodent de l'état du monde, insensibles aux angoisses humaines, indifférentes aux arts et aux crimes, surveillent les chats et vogue la galère... 
Qu'ils pêchent en sabot sur des barques de chêne ou que leurs filles montrent leurs pelages et rondeurs sur des chaises longues, les hommes sont à leur place sous le bec des mouettes, transitoires , mauvais joueurs et mauvais perdants aux jeux de la grâce et des lois naturelles. Ils passeront comme passent les feuilles, aussi mortels et menteurs que Dieu les fit, sauf exceptions raconteurs d'histoires et bricoleurs de lendemains.




6.28.2013

SOUS LE SOLEIL ...




Le Soleil est indifférent, ne s'occupe de personne et ne préfère rien. 
Les étoiles proches ou lointaines font bouillir leur marmite sans se soucier de vapeurs ni d' éclaboussures. Des singes doués pour la marche, l'art du bâton et du lancer de caillou, finirent un jour par se trouver une âme en contemplant leur visage dans les flaques d'eau. Ces expatriés des savanes avaient aussi de bonnes langues et le gosier ventilé. Ils comprirent qu'en se servant de leurs oreilles ils pouvaient siffler des sons utiles aux chasseurs ou agréables aux filles. Leur goût pour le jeu de cache-cache, les caresses et les cris d'amour fut largement responsable de leur prolifération sur Terre, de la construction des villages des palais et des temples.

Il n'est pas facile de vivre en bandes et de se protéger des coups durs. 
Ces primates supérieurs étaient assez intelligents pour imaginer que d'autres singes vivaient derrière les montagnes ou sur la berge opposée des fleuves. Quelques mâles et femelles travaillés par l'angoisse firent des rêves incompréhensibles ou des cauchemars effrayants. Certains volaient comme des hirondelles pendant leur sommeil, allaient jusqu'aux nuages et se prenaient d'une sensation de légèreté et de vitesse. Cette extase du mouvement les préparait à d'autres extases, comme de voir des ennemis redoutables se tordre dans leurs boyaux dévidés... Mais de toutes les extases, la plus universelle se cachait dans  l'infini des rapports de sexe avec le harem des chefs ou la troupe des chasseurs... Les vulves et les verges de ces bêtes devinrent ainsi de plus en plus fréquentées et une malice de la sélection naturelle les pourvut de disproportions quels que soient les mois et les jours. Ces animaux finirent par avoir des visions en dehors du sommeil. Des cumulo-nimbus avaient de temps en temps des profils d'athlètes ou les contours arrondis de femelles expérimentées. Les amours de pleine Lune , les étoiles filantes, l'aube et le crépuscule faisaient regarder le ciel et une nuit pas comme les autres, un de ces singes vit le reflet de la voie lactée dans les yeux de ses compagnes. Il rassembla tout ce qu'il pouvait de syllabes, montra les étoiles du doigt, fit un geste vers son entourage qui semblait dire qu'entre le ciel et la tribu il y avait des complicités. Ses descendants construisirent des tours pour voir les astres de plus près. 
Chaque fois qu'ils en redescendaient la foule se mettait à genoux pour les entendre et demandait des nouvelles de l'avenir. La pêche sera-t-elle bonne , les plaisirs suffisants et les couples durables ?... Quelques uns de ces mages, capables de faire la différence entre le cercle et le carré, de compter et de chanter en faisant des rimes enseignèrent que des dieux se mêlaient du beau temps et de la pluie. Que parmi les hommes ils avaient des favoris, qu'ils étaient sensibles au bonheur des humbles et qu'ils confiaient aux astres le destin des êtres vivants. Ceux qui avaient du flair se mirent alors à dresser les chiens.



6.26.2013

POULET....





Les sciences et les techniques nous changent plus vite que l'amour du prochain... Personne ne sait si nous sommes devenus ridicules ou fantastiques, les témoins sont morts. 
Il se passe beaucoup de choses depuis la machine à vapeur et nos trouvailles sont stupéfiantes... Le nombre des cervelles s'est multiplié par dix, nous vivons deux fois plus longtemps et nous sommes tellement riches que nous dépensons des fortunes pour maigrir... Entre le canon Krupp et le voyage autour de Saturne nous avons de la peine à comprendre pourquoi nous sommes si forts... On parle de ressusciter les mammouths, d'apprendre l'anglais aux chimpanzés, de dresser les moustiques à sonner l'alarme... 
Ce coq, par exemple, chantait " Plaisir d'amour ne dure qu'un moment..." chaque fois qu'il passait devant un micro ou quelque chose de ressemblant... C'était un drôle d'animal : il s'arrangeait pour ne plus avoir les pieds sur terre,  s'occupait surtout de ses apparences, mangeait sucré, buvait des sodas, ne lisait pas, ne s'intéressait à personne et dénigrait la basse-cour sous prétexte que les canards, les dindes et les oies ne savaient pas chanter... Il perdait toute sa dignité en se jetant sur sa pâtée et se battait avec les autres pour chaparder leur gamelle . Il ne supportait pas les poules à plumes noires et se moquait cruellement des histoires que les lapines, les souris ou les hirondelles racontaient à leurs petits. Il disait que les graines sont faites pour être mangées, que les fleurs servent à faire des graines, les arbres à donner de l'ombre, le vent à remuer son panache et le soleil à lui rougir la crête...
De toutes ses manies, la plus étonnante consistait à se gaver de champignons et de mousses hallucinogènes. Il prenait des cuites régulières sous prétexte que le monde manquait de vastitude. Un jour, il terrorisa les lapins en hurlant qu'on devrait les exterminer parce qu'ils étaient incapables de pondre un oeuf. Une fois, au coucher du soleil, il grimpa sur un piquet le dos à la lumière, écarta les ailes et hurla qu'il était l'Occident... Ce fou avait ses entrées chez les hommes à l'heure de l'apéritif, histoire de ramasser des morceaux de chips et d'écouter ce qu'ils se disaient. Ces dieux le faisaient chanter et le faisaient boire, il repartait en fin de soirée en se croisant les pattes, tentait de marcher droit jusqu'à l'escabeau qui servait de perchoir les jours de fiesta. Il s'endormait en grommelant des morceaux de phrases... 
En mars de l'année dernière une renarde lui fit son affaire au petit matin :  il n'était pas monté plus haut que la première marche et dans un demi sommeil baragouinait avec le hoquet " La terre n'est qu'un support..."

6.25.2013

GARGOUILLE ....





Faute de certitudes, je trouve des réalités accessibles et des vérités temporaires. Apollon s'est logé dans les pots d'échappement, son char et ses chevaux ont été récupérés chez Airbus. L'azur des poètes bronze les filles. Les livres font rire les élites scolaires. Les cartes postales suffisent aux romantiques et les agences de voyage aux fuyards. Des musiques d'ascenseur mènent au ciel... Montaigne recyclé en bande dessinée, Che Guevara sur les lessives, l'Empire enfin redevenu barbare, l'Afrique prend le métro et TF1 soigne les mourants ...  Ainsi commence le siècle du réchauffement général et du sauvetage de la planète... Les sabots d'Hélène ne sont plus crottés, les saints  ont des têtes de victimes, le teint de pêche n'est  plus à la mode... La Beauté se venge des maîtres d'école, mange du couscous et des burgers . Les déménageurs ne roulent plus de caporal, les abdominaux sont blacks et beurs... Sur les tapis rouges des mannequins époustouflants et mondialisés remuent leurs aspérités en se faisant des queues de poisson. Bref, les nuages sont des traînées d'avions et au petit matin les médias tartinent le réveil des humbles. Les heures sont rapides, comme le sont les vérités portatives et les escapades à Marrakech... 
Quel bonheur de ne rendre hommage ni à Dieu ni à Diable, de prendre ce qui passe en se jurant chaque jour  que c'est la dernière fois... 
Ainsi font les marionnettes... Nul doute qu'en fin de course, le Sénat de Rome, privé d'Empire et de Peuple Romain, mangeait ses figues et se bombardait de noyaux de cerises... attentif à la cuisse des jeunes garçons et peu soucieux des orages.

6.23.2013

FAIRE SON CHEMIN ...










Il n'est pas toujours facile de faire son chemin dans la vie. Hommes et femmes voués les uns aux autres par la grâce ou la ruse, cherchent sur les trottoirs des villes le goût et l'arrière-goût du temps. Avec un peu d'argent ils s'offrent des boissons, des places de parking et de cinéma. Dans les vitrines ils trouvent de quoi se déguiser en humains. Si la saison est belle ils font marcher leur imagination, rêvent de repas exotiques, s'engouffrent le soir dans les pizzerias, se confient les uns aux autres, échangent des larmes de rire, s'embrassent sous la lune, et font l'amour si l'enchantement perdure... On dit qu'ils s'amusent, qu'ils font les fous...
Je crois plutôt qu'ils sont sages. Quand ils seront des feuilles mortes, le vent leur dira de belles histoires. Ils auront contre leur visage, les yeux brillants et la peau nacrée de leurs folies. 







6.21.2013

HISTOIRE D'AMOUR ....






Le signor Capitano et mademoiselle Martin se rencontrèrent au cinéma. C'était en 1935 ou 1936, On projetait "Les Temps Modernes" pour la première fois à Paris. Le public de cette époque n'était pas très exigeant, mais comme le dit tout haut la demoiselle à la guichetière : " Pour ce prix là on pourrait avoir du parlant!..." Capitano fit le galant homme, dit que c'était bien vrai et proposa qu'on prenne quelque chose au café d'en face. C'était la séance de l'après-midi, on était en juin, il y avait dans l'air une espèce de gaité. Le film les avait fait rire, en particulier les scènes du cabaret quand charlot promène son canard dans la foule et qu'il chante. Elle prit un air sérieux, tourna la cuiller à petite vitesse dans sa tasse de chocolat. Elle venait d'avoir trente ans. Cela ne se voyait pas parce qu'elle faisait très attention à la nourriture, qu'elle marchait beaucoup et qu'elle se couchait tous les soirs avant neuf heures. Elle n'avait personne dans sa vie. Son père était mort aux Dardanelles. Sa mère s'était remariée avec le paysan d'à côté, un vieux garçon qui avait surtout le mérite de travailler dur. Son existence bascula quand un jour de mars la directrice du pensionnat vint la chercher dans la classe de monsieur Lhote et lui transmit d'épouvantables nouvelles au sujet de ses parents : le train de Lourdes avait déraillé, leur wagon s'était pulvérisé contre la pile d'un pont. C'était un wagon en bois d'avant-guerre. On avait retrouvé des cadavres percés comme des pelotes d'épingles... 
Capitano fit le joli coeur, raconta qu'il était orphelin, qu'il avait gagné des courses cyclistes en Italie et que les fascistes de San Tomaso l'avaient forcé à quelques sales coups. Il dit que les chemises noires n'avaient rien dans le citron et qu'il s'était sauvé en France pour mener une vie normale. Il travaillait chez un maçon de Clichy et s'était spécialisé dans les crépis à la chaux. ." Vous savez, mademoiselle , la chaux c'est ce qu'il y a de mieux pour la santé des murs et des habitants... Je vous assure qu'il n'y a jamais d'humidité ..." 
Vers six heures elle dit qu'elle devait rentrer, il régla au comptoir et l'accompagna jusqu'au coin de la rue Chabert. "A bientôt, peut-être pour le prochain film ?..." ..Elle ne dit ni oui ni non, fit un sourire et s'en alla sans se presser. Capitano se retourna une fois ou deux, jeta un coup d'oeil sur les murs de brique et les nuages. 
Un concours de circonstances fit qu'il ne remit jamais les pieds dans ce quartier. En quarante il s'engagea dans la Légion étrangère. On lui apprit à conduire des chenillettes et il sauta sur une mine près de Soissons. On lui fit tant bien que mal une prothèse du larynx, il perdit un oeil.  Les gendarmes le livrèrent aux italiens, puis il fut jugé et fusillé.

L'AGE D'OR ....






L'enfance est l'âge d'or de l'humanité.
Ma mère nous ramenait de la plage ou du jardin public sales et tranquilles. Vers 1948-50, il fallait faire de l'eau chaude pour nettoyer sa nichée. Elle mettait en route avec de l'alcool à brûler un engin qui s'appelait "Primus", qui marchait aux vapeurs de pétrole sous pression avec un piston comme les vieilles lampes à souder... Une grande casserole d'eau frémissait sur cet instrument dangereux qui incendia bien des maisons marocaines... Elle nous déshabillait, on montait dans une bassine où le dosage des températures variait en fonction des heures de retour et de la préparation du repas du soir...Nous étions frottés comme des cochons de charcutier, rincés en vitesse, essuyés aussi vite... Le moment le plus agréable c'était quand elle nous passait un gant de toilette imbibé d'eau de cologne et qu'elle nous prenait sur ses genoux pour le nettoyage attentif des oreilles avec une allumette entourée de coton. On se sauvait en pyjama avec la consigne de rester tranquille et de prendre un livre... Le soir tombait sur des odeurs de soupe aux vermicelles et quelquefois j'étais réquisitionné pour secouer la salade dans la cour... Nous étions au lit vers huit heures, nous lisions jusqu'à ce que mon père vienne nous dire bonsoir...Il nous regardait bien en face, nous posait la main et nous embrassait sur le front avec un petit mot pour chacun... et s'en allait.

Alors commençaient des aventures inoubliables. Le fils du connétable de Bourbon prisonnier des pirates d'Alger, vendu à la Reine d'Ethiopie, parvenu aux Indes, maharadjah dont les descendants règnent encore... Montcalm héroïque sous les murs de Québec contre le général Wolfe, Alain Gerbault sur le Firecrest, les Mongols de la Bannière Bleue, le capitaine Achab lancé à la poursuite de la Baleine Blanche, les gardes écossais de Louis XI... Le capitaine Corcoran et sa tigresse contre les anglais... Les grandes chasses d'autrefois, les quarante mille livres sterling de Phileas Fog, le canon de Barbicane, les Dames de Palestine à la cour de Richard... Les images, les noms étranges, les îles mystérieuses, les trafics de Zanzibar tendaient des chaînes d'or sur les pays de l'imaginaire...

Un jour naquit d'une peinture ombrienne une personne qui allait et venait entre la grâce et la mémoire.



6.19.2013

L'ART BRUT SAUVE ...







En Occident vivent encore de très vieilles figures. 
L'eau bénite, les croix sur les chemins, les exorcismes répétés depuis quinze siècles, les bûchers, les écoles et les polices n'ont pas arraché la Préhistoire de nos colonnes vertébrales. Des cervelles qui échappent aux aciers inoxydables de l'économie de masse, de l'éducation de masse et de la distraction de masse, ont gardé le contact avec nos vieilles racines... Elles font remonter de nos moelles, cervelets et bulbes rachidiens des aptitudes à la vie que nous ne soupçonnions plus.
 
Car nous sommes usés par toutes les batailles que nous avons livrées pour confisquer le monde et la nature. Nous avons conjugué être et avoir à trop de modes et trop de temps... Les climats nous échappent, l'eau va nous coûter cher, nos enfants sont des fardeaux si précieux que nous les faisons faire par de vieilles filles et de vieux garçons,  au besoin par des étrangers de passage... Nos vierges ne risquent plus la visite d'un archange. Mais dans notre bouillie de fatigues et de bonnes intentions les signes d'un monde meilleur remontent en surface comme des bouchons dans une casserole.
Un peu de terre, quelques cailloux, deux ou trois couleurs suffisent à des individus tranquilles pour que reviennent les génies et les déesses qui regardent des mêmes yeux, rient du même rire et s'incarnent du même corps que les ancêtres de bronze ou d'argile qui présidaient aux noces et aux funérailles des peuples dont nous avons oublié la langue. Car au temps où les bêtes parlaient, les hommes savaient les entendre et parlaient avec les forêts, les volcans et les sources fraîches. C'était le règne de Saturne, l'âge d'or, les hommes vivaient dans l'innocence, la terre produisait elle-même toutes les commodités de la vie. On était mangé quand on ne mangeait plus. Mais puisque des gros malins voulurent manger plus longtemps que les autres et que l'injustice devint une nécessité de la vie, Saturne se rendit en Italie pour enseigner l'art de l'agriculture, car la Terre scandalisée de la conduite des hommes, refusait de donner des fruits. Vint l'âge d'argent. L'âge d'Airain commença quand les hommes devinrent  plus injustes et cruels, gourmands et libidineux... l'âge de fer fut enfin celui des crimes les plus horribles, la terre devenant stérile, les hommes ne s'occupant que de viols, de mensonges et de meurtres...

Peut-être qu'il suffirait de poser quelques questions à quelques unes de ces créatures qui remontent en surface, pour connaître des mots et des formules qui rendraient la Terre serviable et les hommes capables de conversation. 



VOIR AILLEURS ....




Tourne-toi de ce côté là. Débarrasse-toi. Laisse tomber les fleurs en plastique. Ta Marianne a des varices, des boutons sur le nez. C'est la marquise de juin 1940 au bord de la nationale 7 :" Je me donne à qui m'emmène..." On ne s'y reconnaît plus. La vieille est gâteuse, fait trop de lois, lance trop de réclamations, s'en prend aux chiens et aux chats des voisins... Elle pourrit ses petits enfants: ils ne savent plus lire ni écrire,  se moquent du monde dès qu'elle a le dos tourné. On braille, on surcharge les poubelles, il y a des seringues qui traînent près des rosiers et des excréments de jeunes dans les ascenseurs. Un ministre passe des heures à dire que B et A font BA, des pédagogues que BLA BLA BLA est une science... Fin de règnes ou changement de siècle, c'est le moment de prendre l'air ... Soigne tes bagages, emmène tes dictionnaires, ton La Fontaine, ton "Voyage au bout de la nuit", tes portraits de famille et quelques photos de paysages, tu y retourneras dans les moments difficiles. Cultive de nouveaux jardins où passeront des hommes debout ...

6.18.2013

LA ROUE TOURNE ....










Quand les barbares secouèrent l'Empire, les écoles tinrent le choc et pour deux siècles encore il y eut en Gaule des grammairiens et des hellénistes qui connaissaient les subtilités de la rhétorique. La langue latine se tendait comme un élastique entre les élites et la foule rurale, devenue germaine au nord et restée latine au sud. Sidoine Apollinaire, bordelais, pouvait scander des vers près des ruisseaux à truites et tel évêque sermonner tel moine qui oubliait que le i de " potitur " est long. Mais au septième siècle les écoles et les villes disparurent comme s'évapore une gelée blanche au printemps et les riches propriétaires qui avaient aimé les livres, fuirent ce plaisir devenu solitaire pour ne s'occuper que de chasses et de meutes... 

L'élastique s'était tellement tendu entre les puristes et la masse des primaires, qu'il se rompit. Partirent en fumées les belles intonations, les élégies et les classiques... Quelques saints comme Isidore ou Grégoire, firent arranger sur parchemin des condensés de la vieille culture, puis se lancèrent dans la domestication des coeurs, seul moyen de prendre les cervelles... Ainsi furent congelées des subtilités que les bouches des vieilles barbes ne pouvaient fourrer dans les oreilles de rustres. Il fallut six siècles de patience pour qu'à la mort de Byzance et par la grâce des profits urbains et marchands, le luxe de l'esprit revînt à la mode... Ces vingt générations avaient été bruyantes de psaumes et d'exorcismes que les moines ruminaient en coupant des arbres... Elles ne devaient pas grand chose aux Muses. Comme il fallait craindre le monde et se tourner vers l'au-delà, des saints, des bienheureux et des hommes de bonne volonté inventèrent les trois vertus de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. La première consistait à ne voir clair que dans l'Ancien et le Nouveau Testament, la deuxième conduisait sur la balance du jugement dernier et la troisième laissait aux pauvres une ligne de crédit qui permit d'honorer les mendiants et les pélerins. Les hommes de Dieu s'occupèrent de la Foi, des bons témoins et des miracles... Les guerriers entre deux rapines, s'occupaient de chansons interminables, protégeaient leurs forêts et laissaient des bouts de gras à des vassaux sur les tréteaux d'une table commune ... La masse des enfants de Dieu servait de bête de somme, faisait venir la vigne et le blé jusqu'au pressoir et au moulin des puissants. Les plus malins de ces humbles se prirent d'affection pour les chiffres : contre des soies orientales qu'ils allaient quérir avec du poivre et de la cannelle sur des mules ou des navires contre des coupes ciselées et serties. Ils sortaient de l'or des châteaux forts... Dans un monde si bien organisé, peu se mêlaient de Raison et de Littérature savante. Les normaux levaient les yeux au ciel, à l'affût des miracles et des signes... Puis ils les fermaient dans des chambres où les démons et les anges se battaient pour la capture des âmes...

Tant de vertus rendirent optimiste. Les forêts interminables cédèrent devant les herbages et les labours, les ermites prirent le chemin des villes. Les moines s'enfermèrent pour chanter les psaumes sous des voûtes de pierre, et les universités naquirent près des cathédrales. Puis des bombardes tonnèrent sur les champs de bataille et contre les remparts. La Raison plus forte que les miracles nourrissait mieux les hommes et déliait mieux les langues que les oraisons. On prouva en allant sur l'eau que la Terre était ronde. On en fit des mappemondes et de plus en plus de navires revinrent au port si chargés d'or, d'argent et d'aventures qu'on se reprit d'amour pour les livres, les grecs et les latins. "Je pense donc je suis" dit un soldat près d'un poêle, qui suivait une longue lignée de rats de bibliothèque honorés par les princes. C'est dans les livres qu'on expliqua que la Lune n'est pas une pomme et qu'elle ne risque pas de tomber sur les poètes. Ailleurs on écrivit que des marins avaient retrouvé le paradis terrestre dans le pacifique. Ailleurs que les flammes de l'Enfer n'étaient que des volcans, que les têtes couronnées méritaient d'être coupées. Puis il y eut les machines. Phileas Fogg en quatre-vingt jours et quarante mille livres sterling boucla le tour de la planète. Jules Ferry construisit des écoles pour que les fables d'Esope et de La Fontaine pénétrent dans les chaumières jusque sous les baobabs. Dans les années soixante du vingtième siècle on s'arrangea pour que toutes les mains sachent tenir des livres... Les universités et les écoles firent tant que chacun put conduire une automobile, examiner une notice de médicament et se payer la télévision. Puis il y eut de plus en plus de bruit sur les radios, d'écrans sous le nez des oisifs et de machines à distraire. Les livres pesaient de plus en plus lourd dans les camions des déménageurs et n'offraient guère de récompenses aux voyeurs de tous poils... Il est difficile de lire en tirant un coup sur sa banquette avec une femme libérée. On ne peut pas être au four et au moulin, séducteur et obscène... trop ami de la syntaxe et renifleur de charmes... Les lettrés une fois encore devront faire leurs bagages, remiser les penseurs sur des disques durs... 

Les grands sentiments, les éclairages fluo, les liftings des gueules et des photos, les stars endiablées dans les clips, les montages rapides, les sonos d'enfer, les ceintures à clous, les piercings inoxydables, les remuades sous les lasers, la coke, les interjections des poupées, les signes d'appartenance... les mille chaînes de la télécommande... La gravité du monde est repartie dans les forêts du béton, dans le gazole et le présent perpétuel... Il n'y aura plus que des gentils et des méchants là où il y avait des têtes et des jambes... Puis un jour quelques malins tireront des marrons des feux de l'enfer et derechef il y aura davantage à lire que de miracles à faire....

6.17.2013

APOLOGIE DU TROUBLE .....






.La Beauté trouble les sages... Ils se retiennent d'en jouir, de remercier le diable de ses tentations et d'en redemander chaque jour... Les ermites se roulent dans les ronces, les moines se donnent le fouet, les professeurs se déguisent en humains... Ces terrorisés se cramponnent à un livre et posent la main sur une tête de mort pour enrayer de funestes désirs. Ils séparent les esprits des corps. Autant dire qu'ils n'ont pas fini de traîner leurs pattes loin de Cythère. Ils mâchent de la transparence, pissent de la précaution et s'abreuvent de paroles sacrées ... Quand passent les cigognes de l'Art sur les fenêtres des musées, toutes ces vessies prennent des airs de lanternes...
La compagnie de nos foules a depuis longtemps remplacé la Nature. Qu'une illusion chasse l'autre n'est pas bien grave, mais à force de modéliser le Bonheur, de saucissonner les heures, de mettre toutes les frénésies en conserves et de visiter les paniers à linges sales, on a tourné en rond comme des confitures dans les bassines en cuivre. Nos menteurs croient à leurs mensonges et nous rendent invisibles à nous-mêmes. Les soumissions du regard et torsions de l'homme sont prétextes d'urgence et de vérité à tout faire... Nous sommes coincés comme des rats quand nos vies traînent dans nos labyrinthes, que nous chassons le fromage dans les couloirs du quotidien... La Beauté sert à relever les têtes, sidérer,  conjuguer des aller-retours sur le glissement des étoiles... nous ne sommes pas faits pour compter des grains de sable, casser les pierres des condamnés à perpète...

 C'est dire qu'il faut absolument mettre dans les métaphores des rondeurs, du sang , du saint , des courbes gourmandes et des lévitations ... Que le mépris des contingences atteigne des sommets, que trempés dans des flots de miroirs, les aventuriers finissent par ressembler aux statues et les filles d'Eve aux tableaux... Pour qu'échappés du bordel social, d'autres mortels sachant crever de froid en épiant la danseuse, chantent  une chanson  en guise de dernières paroles...
 
La Beauté n'est point marchande d'images pieuses ni fortune volée aux pauvres. C'est la seule illusion qui rende la vie supportable et talonne les démons. Nul n'a besoin d'artistes pour compter ses déboires et ruminer la triste affaire de ses pesanteurs et puanteurs... Nous savons tous qu' il faut vêtir le mal des couleurs de l'arc-en-ciel pour avoir une chance d'échapper aux haleines pourries et aux chicots des serviteurs des serviteurs du Bien. 
Il n'y a de vrai que le style, le reste est superflu,  putain de sort... Fays ce que voudras...


LA VERITE TOUTE CRUE .....







Des créatures sous le soleil prennent des formes, jouent de l'ombre et de la lumière comme si le jour et la nuit n'existaient plus, se donnent des volumes surprenants, accumulent les courbes et leurs contrepoints, ondulent au vent, s'ouvrent sous le ciel, laissent voir et frémir les parties les plus intimes de leur chair... Leurs apparences fort singulières se doublent de parfums sauvages ou savants qui attirent l'attention bien avant qu'on les respire. 
Cet exhibitionnisme a quelque chose de sacré quand il joue avec le nombre d'or, on ne sait quelle divine proportion si différente de nos symétries habituelles. On dirait que ces créatures sont à l'apogée de leur existence, que pas une de leurs cellules n'est en trop ou en moins, que le temps s'arrête et que l'espace vibre autour d'elles d'une musique qui les traverse et les copie. On sent qu'il faut s'en approcher, que nous sommes invités à une visite sans fin, que notre curiosité sera merveilleusement récompensée, qu'on nous réserve les meilleures places du spectacle... Nos ancêtres y furent attentifs bien avant de savoir compter et faire des phrases. 
Les néandertaliens aimaient les fleurs, ils en disposaient sur les morts. Cette complicité de la nature et des hommes est universelle depuis que nous avons le goût des métaphores. On se parfume et on s'habille... De miracle en miracle un singe devint Apollon et sa guenon se tint sur les eaux comme Vénus dans Botticelli. On essaie d'imaginer l'immense succession des regards nés chez  l'Australopithèque et arrivés sur les épaules de la Haute-Couture... On ne peut y voir que de divines interventions et force mythologies, car la Nature nous est aussi étrangère que les galaxies lointaines. Nous sommes encombrés de lunes et voyons dans les fleurs d'autres nous-mêmes, fort satisfaits de nos apparences et persuadés qu'une mère attentive veille sur nos plaisirs. Lucrèce et Virgile l'ont chantée à leur manière , Hippocrate la saluait bien bas et Rousseau qui n'y connaissait pas grand chose, versait des larmes rien que d'y penser.
La Beauté fut là où se débrouillait la vie avec adresse, visible dans les formes et les contours, saisissable comme une mélodie, passant les murailles et affolant les jours. Nous fûmes consolés de notre brièveté et de notre inachèvement. 

L'ignorance facilite les consolations. Pygmalion sans microscope ni géologie ni science dure,  ne trouva pas de limites à son désir. La foi des charbonniers remue des montagnes. La Beauté est ainsi plus certaine que l'absolue froideur et indifférence des astres. Casanova fit ses classes à Venise, les lords moururent ayant vu Naples et dans la course aux chefs-d'oeuvre on peignit les femmes en récitant Virgile... Les âmes ne se fâchaient pas de fréquenter les corps et la Beauté frissonnait dans les statues de Praxitèle et Canova... Mais des hommes pressés de tout savoir, bardés d'optique et de chimie s'approchèrent davantage des fleurs... La Beauté devint moderne les yeux posés sur les locomotives, extasiés sur les prouesses des canons Krupp... Les fleurs apparurent alors pour ce qu'elles étaient : des machines à capturer les mouches et féconder les plantes... La Beauté changeait de camp, les sourires de la Nature s'adressant aux premiers imbéciles venus et les figures se refermant dès que l'ovule a son compte... La fantaisie ne sera jamais de ce monde scolaire.  il n'y a de surprise divine que si l'on ferme les yeux et se trompe d'aventure et tant qu'à faire de vivre peu, sauvons des bergères... Les illusions rendent moins fou que la vérité toute crue...





6.15.2013

LE SOLEIL EST INDIFFERENT .....









Je commence mon soixante-huitième virage autour du Soleil. C'était un exploit vers l'an Mil et une demi-curiosité au début du vingtième siècle. Je me sens plutôt bien, je trouve encore du plaisir à zigzaguer sur une planète qui tourne devant son étoile comme un poulet dans une rôtissoire. J'ai un peu le vertige : j'ai tourné vingt cinq mille fois autour de l'axe des pôles, j'ai vu passer beaucoup de monde, entendu beaucoup de choses, fermé les yeux d'innombrables fois... quand je les ouvre, rien n'est tout à fait à la même place, je me trouve différent et j'ai peu de réponses aux questions qu'on me pose... C'est tout juste s'il m'arrive de remarquer que je suis un peu sourd et que ma vue ne s'arrange pas. J'aimerais comprendre ce qui se passe. Il m'arrive de rencontrer des gens sympathiques qui me prêtent des livres ou me donnent des adresses. Je fais de mon mieux pour ne rien oublier, mais à force de lire et de voir des gens, je finis par perdre d'un côté ce que je trouve de l'autre.






Quand j'étais enfant, les saisons avaient un air bien à elles, les chiens et les hommes savaient ce qu'ils devaient faire, les messieurs-dames étaient gentils... Le peu de mots que j'avais appris suffisait largement à tous mes besoins, je n'avais pas d'identité, j'étais au monde. Telles sont les bêtes qui nous entourent, qui profitent du Soleil et de la nuit à cent pour cent, qui font ce qu'elles ont à faire jusqu'aux minutes de stupéfaction où elles meurent. Quelque chose s'est détraqué dans ce bonheur interminable. De cervelle de lézard en cervelle de moineau, de musaraigne en ours brun, de primate en australopithèque, de la matière grise s'est ramassée en boule derrière des yeux, des oreilles et des langues... En marchant loin devant soi, cassant des pierres et surveillant les étoiles sont nées les grandes personnes et les grandes explications. J'entamais mon dixième tour quand à force de mots étranges et d'images pieuses on me mit dans la tête que je n'étais pas n'importe qui et qu'il ne fallait pas faire n'importe quoi.
On disait que le Soleil et la Terre étaient sans importance, que le monde était coincé entre l'Enfer et le Paradis, que les hommes n'étaient que poussières, corrompus et instables. Ces grains de sable étaient aussi des ingrats, c'est à peine s'ils savaient celui qui les avait fait et dont ils avaient crucifié le fils... Ils volaient, tuaient, désiraient les femmes des autres, mentaient, déshonoraient leurs pères et mères... Tels étaient les hommes de Jérusalem... Je préférais ceux de Rome et d'Athènes qui parlaient du monde avec plus de respect, vénérant le Soleil, rendant hommage à la Terre qu'ils recouvraient de statues.

Les grandes personnes que j'ai connues n'avaient hélas que des qualités, elles savaient tout faire et surtout faire la différence entre des braves gens qui leur ressemblaient et des crapules auxquelles elles ne ressemblaient pas. Elles avaient sur le monde des opinions frappées au coin du bon sens et je m'étonne encore qu'elles aient déclaré tant de guerres, perdu tant de batailles et commis tant d'erreurs sous le soleil. Leurs défaites avaient des excuses, leurs faiblesses des explications et leurs foutaises des raisons d'être. M'étant aperçu que sous les nombrils on ne trouvait ni religion ni raison, je me doutais que le plomb qu'elles avaient aux fesses empêchait ces grandes personnes d'en avoir dans la tête. Je ne m'étonne plus quand elles racontent n'importe quoi, par exemple que nous sommes le centre du monde, que nous sommes le chef-d'oeuvre de la Nature, que tout nous appartient et qu'il n'y a rien de plus intéressant que nous. Je ris tous les matins à ma toilette quand je me rappelle que je suis né bon... J'ai la vague impression que notre orgueil est illégitime, que nous sommes si cinglés qu'il n'y a plus autour de nous que ce qui tangue entre nos deux oreilles. Si un singe nous promettait le Bonheur, il est probable que nous nous mettrions en rang pour l'applaudir. Il ne reste plus qu'à nous organiser pour que nous choisissions notre mort comme notre voiture, une pizza ou un site de rencontres, inattentifs aux  aurores et dédaigneux des bêtes... "l'Humain", qui fut une invention remarquable, n'existe plus...

"Je sens que je deviens Dieu" dit en riant l'empereur de Rome sur son lit de mort, bouclant la boucle et convaincu de la générosité des hommes puisqu'il avait taxé les pissotières de la ville éternelle. Pour mettre un peu de piment dans nos rondes interminables à travers l'espace, en compagnie de fossiles et de milliards de cadavres, nous rêvons d'aller droit vers la gloire, débarrassés des sens giratoires et des obligations de tourner en rond que nous imposent le Soleil et la Terre. Dressés sur quatre ou cinq paragraphes de certitudes récupérées dans nos poubelles par les agences de publicité, soulevés par nos désirs, nous sommes parés pour être des dieux sur les écrans plasma.... Transparents, clonés, radieux qu'avec si peu de cervelle nous puissions échapper à l'enfance, nous débarrasser de l'amour et oublier la mort... 

Telle pourrait être la gloire des descendants de Caïn, génétiquement modifiés pour les besoins du Bonheur en kit et de l'éternelle Jeunesse... Liftés, n'ayant plus les pieds sur Terre, car ayant perdu la boule et gravitant autour d'une étoile indifférente, accompagnés d'insectes et de poissons chats...




6.14.2013

AUX INGENIEURS ! .....










37 + 18,5 = 55,5 mm de focale équivalent 24x36 , pour le MIR-1B monté sur un Pentax numérique, fermeture à 8, la profondeur de champ calée à 5,6, soit de 2 mètres cinquante à l'infini. Le paysage passe dans un système physique où des inconnus mêlent des courbes à des équations. La lumière étant ce qu'ils croient, l'oeil étant ce qu'on peut en savoir, le nerf optique et le cerveau des uns ressemblant peu ou prou à celui des autres, les ingénieurs se mettent d'accord sur ce qu'on doit considérer comme net et contrasté pour un certain prix de revient ... Les clients fortunés, daltoniens ou affligés de strabisme, font monter les enchères et des physiciens de haute volée leur concoctent des optiques somptueuses, mécaniquement irréprochables et dont le rendu pète le feu... Bien qu'ils ne soient pas philosophes, les industriels font de la prose sans le savoir et chacun sait que les optiques des uns ne révèlent pas le monde comme le verre poli des autres... Les écoles françaises et allemandes ont eu leurs générations de sorciers, puis les japonais firent presque aussi bien pour trois fois moins cher... Mais le record de l'intelligence consistait en optique à faire ce que font les meilleurs pour d'autres clients que les maharadjahs, les rois du pétrole ou les souverains en exil... Ainsi naquirent en Russie et Allemagne de l'est des cailloux robustes comme des kalachnikov, précis, liants et fermes dans les couleurs, les contrastes et les détails... qui varient entre 20 et 150 € sur le marché du web, aussi efficaces que les colliers de perles qui garnissent le cou des photographes mondains....Ces "Industar", "Pentacon", "Mir", "Hélios" et autres babioles ont en plus le mérite d'exceller sur les capteurs numériques, car ils sont peu garnis de couches anti ceci ou cela... Ils se contentent de para-soleils ou de photographes peu obsédés par les contre-jours...
Où l'on voit que le paysage fait rarement la photo et que l'optique fait le paysage, combinée aux névroses, obsessions, délires ou curiosités de celui qui déclenche. Pour ce motif un certain rythme, une certaine organisation des masses, quelques manies, calculs et quelques attentions en Physique  nous rapprochent de nous mêmes et de nos pouvoirs avec la complicité d'accessoires que les ignorants appellent "la Nature"...