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7.15.2013

LICORNE ...










La première photographie fut un paysage. Il est possible que la dernière soit prise d'un périscope sur une planète trop corrigée... Ce n'est pas mon sujet. 
Qu'y-a-t-il dans la tête des photographes en plein air ? Des monts et des merveilles qui doivent rendre la vie supportable, prouver que nous sommes quelque part... La créature et la création réconciliées... Ailleurs les réglages posent des grains de sel sur les travaux et les jours : colzas aurifères, virginités de la Nature, fantômes de la brume, bétons pédagogiques... A quoi servent les nuages?
Il est vrai que sur les papiers glacés les bleus sont plus intenses, les forêts vertes plus proches des épinards, les icebergs pensifs et les neiges éternelles ... Les couleurs passent à la douane... Les gris infinis, les tons glauques, toutes les lumières qui avouent des lenteurs, des putréfactions et des disparitions sont invisibles sur les pellicules, cartes mémoires, disques durs... Les empêcheurs de tourner en rond vont moisir sur l'Ile des morts... Fraîcheurs citron des vacances, pourpres des fraises d'Espagne, safrans des paëllas, Monsieur Propre est photographe vingt quatre heures sur vingt quatre... 



 
Il faut du désir pour qu'il y ait du réel. Les paysages de notre monde sont aussi des marchandises, on s'y rend avec ses pieds, on y climatise les plages... Tels ne furent jamais le paradis terrestre ou la Gaule sans bitume ni poteaux électriques... On s'obstine à l'évocation de l'Âge d'or, on a tort car s'il fut jamais, ce n'était pas pour les automobilistes... C'étaient des campagnes romaines ou des Arcadie avec des cieux ennuagés par les dieux, des frondaisons avec des sources sacrées, quelques montagnes portant des temples , des moissonneurs , des porteuses d'eau, quelques méandres de fleuve, quelques ponts et parfois les murs dorés d'une ville. Dans ces paysages-là tout répondait à tout, les échos innombrables, les reflets perpétuels, les légendes et les exploits.
Nos vents soufflent désormais leur musique sur les fils, nous passons au petit matin près des betteraves, le fils de Dieu ne bronche pas. Le soleil se lève sur des parkings.

 

Mais qu''importent aux chevreuils les ordonnances classiques, les savantes distributions de symboles, les embarquements pour Cythère ou les nostalgies d'un autre âge? Il leur suffit de prêter l'oreille et d'éviter les phares pour que tout redevienne comme avant, que les odeurs de gazole soient emportées, que les écorces de l'année soient tendres et qu'à partir de mars il n'y ait plus de chiens. Alors quelques arbres anciens, quelques dégradés de bleu ... Un curieux silence vient entre les couplets comme lorsque les mains se soulevaient du clavier, que l'orgue hydraulique s'arrêtait et que près d'une Dame de coeur une licorne reposait...



7.14.2013

L'AVENIR...



Tirage baryte, 18x24 cm in "Le livre des poires".MD

L'avenir est entre nos mains.

Chaque jour qui se lève nous éloigne des tristes époques où nous devions compter sur la Providence, le Hasard et la Chance pour être heureux. Nous avions ordonné des prêtres pour nous protéger de l'infortune, construit des temples, des mosquées et des cathédrales pour nous faire entendre. Nous nous sommes battus comme des chiens pour que nos divinités soient flattées de notre obéissance, fassent des miracles, nous donnent des pluies et des victoires. Nous avons tenu des femmes en laisse pour que nos hommes de Dieu puissent caresser leur barbe. Nous avons planté des croix et des croissants sur les collines pour qu'on les voie de loin... Nous avons drapé les têtes et les ventres de vêtements décents, nous avons préservé les assiettes des aliments impurs, nous avons interdit les boissons fortes et lapidé les adultères...
Sous Louis Quinze il fut encore permis de tuer son épouse au lit avec un autre, mais on convenait de ne point châtier l'amant s'il était noble...

Il n'y a pas si loin de la "Fille aînée de l'Eglise" à l'Arabie Heureuse..

7.13.2013

TABLEAUX...


Huile/bois.MD.19x25 cm



La vérité en peinture. C'est un problème. Les philosophes qui n'ont peur de rien s'y entendent pour le poser, le retourner dans tous les sens et donner l'impression qu'il s'agit d'une affaire plus compliquée que les autres. Les peintres ne disent rien. C'est sans doute qu'ils ont appris plus tôt  à poser un oeuf sans le casser.
Pour faire simple disons qu'un tableau ne suffit pas, il en faut au moins deux: celui qu'on a dans la tête et
celui qu'on regarde...que la Peinture se trouve quand on fait l'inventaire de leurs différences et de leurs ressemblances. On se cale en face et on se demande comment c'est fait. Les choses deviennent très intéressantes si on s'aperçoit que c'est une affaire de corps autant que d'esprit. Les tableaux ne sont des illustrations que pour les moralistes ou les inquisiteurs. Les autres savent que dans un ring ou sur une piste de danse sont jouées et gagnées des éternités. Je veux dire par là des souvenirs définitifs. Dans les plans carrés, rectangulaires ou autres de la peinture, un système de présences et d'absences, les passages organisés du tout au rien font comme avec les taureaux des arènes la représentation de la vie et de la mort. La vérité en peinture c'est de tout faire et de ne rien dire, parce qu'à cet endroit-là , les discours sont aussi vains que les dissertations sur un champ de bataille. Ceci est  une consolation pour les loups , une catastrophe pour
les agneaux, la fin du monde pour les pédagogues.... Choisissez votre camp ...



 Huile/toile.MD.72x93 cm

7.10.2013

VOLCAN ETEINT ...












Je me promenais sur le cratère, il n'y avait personne, j'étais bien. En contrebas, les attardés d'une partie de golf, gros comme des têtes d'épingles, faisaient des points rouges et noirs. Je shootais sur une pierre de temps en temps. Il y avait sur ma gauche quatre ou cinq rochers bizarres. Un peu plus loin des touffes de choux sauvages, des petits poils et crottes de lapins. Le sentier faisait moins d'un mètre de large... Je n'avais plus le vertige depuis longtemps.

 ...... J'ai jeté un oeil sur le piton central. On aurait dit un monstre de ferraille avec une espèce de chapelle construite dans les années vingt qui ridiculisait le paysage, comme une carcasse de civilisation plantée sur un reste de catastrophe. Des images se mélangent dans ma tête, je vois des hommes et des bêtes d'avant les machines, des villages primitifs, des ciels sans traînées de réacteurs, des orages divinatoires, des pêches miraculeuses... J'invente l'âge d'or, les chasses, les branches courbées de fruits, les immensités, les secrets de la Lune...  j'ai ramassé des cailloux noirs... Je prends un escalier qui descend en zig-zag. Le vent s'arrête. Je m'enfonce dans des genêts, l'air est moite. A droite et à gauche des papiers suspects, des préservatifs accrochés comme pour une installation, des filtres de cigarettes, quelques bouteilles en plastique, des canettes de bière vides autour d'un tas de charbon de bois, une paire de lunettes écrasées, quelques sacs poubelle coincés à mi-hauteur. On accède à  la chapelle par un pont sans parapet. On ne voit pas grand chose en-dessous à cause des ronces, mais il y a au moins vingt mètres de profondeur... Tout juste si deux personnes peuvent se croiser. Je repars en arrière parce que j'y ai vu un passage qui descend. Il fait de plus en plus sombre et je dois faire très attention aux épines... Le ciel se voit mal. J'ai marché sur une tête de chien ou de renard blanchie depuis longtemps. Au bout de cette espèce de tunnel un dégagement sans issue donne sur le rocher. Il ne fait ni jour ni noir, presque monochrome, presque l'île des morts... j'ai vu des taches plus claires. Il y avait des centaines de livres éparpillés n'importe comment, pourris de champignons. J'essayais de lire mais les pages s'étaient collées ou tombaient en morceaux... Je vis des oeuvres complètes de Tacite, des classiques grecs et français, des volumes de la Pléiade irrécupérables, des traductions de Pasolini... des Lucien Febvre, Marc Bloch, Braudel, Duby... Du Céline... Il y avait bien quatre à cinq cents chefs-d'oeuvre de sciences humaines et de littérature... On avait dû faire des dizaines de voyages pour les vider là... sans se faire voir... Je me sentais mal dans cette fosse commune où les grands textes avaient été jetés comme furent jetés aux porcs les nourrissons  indésirables des cités antiques... J'ai tourné les talons, me suis attardé une seconde sur la tête de chien... J'étais en haut presque avant de m'en rendre compte, à peine essoufflé... Le vent s'était renforcé. Les joueurs de golf étaient partis. Des gens faisaient du quad sur les pentes d'en face.

C'est alors que j'ai croisé un couple en culottes courtes et sandales, du genre pédago, le sourire protecteur ... Estime de soi garantie.
Ils avaient l'air en forme, courbés sous des sacs pleins comme des huîtres...

7.09.2013

JUSTE PRIX ...











J'ai de la chance. On voulait que j'aime mon prochain comme moi-même. J'ai profité des circonstances pour avaler tout le Latin nécessaire et pas mal de Grec... Telles furent mes premières armes. Je m'en trouvai si bien et je lus tant d'histoires que je devins étranger dans mon pays et tout juste cousin de mes frères ... Je n'ai pris pour maîtres que les moins défunts des morts car je m'étais aperçu que les vivants sont peu civilisés. Ils sont si sauvages qu'ils ne parlent que du Bien qu'il faut faire et du Mal qu'il faut punir. Rares, ceux qui voient l'Homme déshabillé, inconstant des deux côtés du nombril, poète et baiseur, juriste et bandit, tueur et compatissant. Les apôtres sont dans les livres, les hommes sur les champs de bataille, au bordel ou faisant à quatre pattes le tour du veau d'or. On dit trop de messes, on prononce exagérément le nom de Dieu, on brûle trop d'encens sur les cadavres pour que les anges soient plus nombreux que les démons. Je devins expert en certificats de bonne conduite, bien décidé à survivre, mais lorsque on interroge la morale et la vérité en trois langues, elles donnent des migraines, il faut prendre le parti de sa solitude et chercher ailleurs des raisons d'être là.

Les bonnes adresses sont dans les forêts, dans les cascades sous les frondaisons, à la belle étoile en Août et partout quand y abondent les appels et les traces ... Ce n'est pas que la Nature est belle, c'est qu'elle est prodigieusement indifférente à nos esprits noués... Qu'avec ou sans conscience nous lui sommes redevables de corps et que pendant des millions d'années nous n'avions que le corps pour juger du monde et passer outre le désespoir ... 

Le Bonheur, ce vieil ami des ivrognes et des nourrissons, n'a rien à voir avec le juste prix de la Vie. Les prêtres le promirent à tours de bras et d'indulgences, la main du Prophète, noueuse à souhait, l'offrit au tranchant de son sabre ... mais c'était dans l'au-delà ... On ferait bien de s'aviser que les philosophes n'ont fait du bien qu'avec parcimonie, que les instituteurs firent au carré le lit des boucheries de Verdun et de la Somme... D'autres artisans du Bonheur, comme Henri Ford qui avait son portrait dans le bureau du Führer, firent du parti Nazi un parti de masse... Ce n'est pas un hasard si tant d'esprits "lucides" après 1920 puisèrent des énergies neuves dans la Troisième Internationale et le paradis de Staline... Ils appelaient cela la "Fin de l'Histoire", comme d'autres avaient parlé de la "Fin du Monde" et comme beaucoup parlent aujourd'hui de la "Mondialisation", nouvel Age d'Or... Si nous avions trois sous de jugeote nous comprendrions que les hasards de l'évolution font la part trop belle aux cerveaux malades et aux pulsions de mort. 

Dans les mondes recuits les corps sont notre dernière chance. Ainsi vécurent d'étranges créatures de femmes au siècle de Napoléon III et de la reine Victoria :Isabella Bird évadée d'un presbytère écossais, de la maladie et de l'ennui mortel pour cavaler dans les rocheuses en compagnie de desperados... Alexine Tine richissime hollandaise, refusant les hommes providentiels, allant en vain vers les sources du Nil, tuée par des touaregs avec ses domestiques et femmes de chambre aux confins de la Libye... L'extraordinaire Mary Seacole, métisse de la Jamaïque, épicière et infirmière bénévole de la guerre de Crimée, honorée jusqu'à sa mort par toute l'armée britannique... Ida Pfeiffer, autrichienne et puritaine, exploratrice infatigable de Borneo... May Sheldon, la Reine Blanche du Kilimandjaro....
Sauvées par leur inflexible solidité de corps du bourbier de la vie reçue.

POUR VOIR SI ....




 huile/toile 90x30 cm.MD

 
Un bandeau a été coupé en trois trapèzes. A gauche une tête à l'envers et endormie. Au centre un trapèze plus dense, plus coloré et contrasté. Deux fragments de personnages s'y entassent avec des boules vertes sur fond gris. A droite , toujours sur fond gris, un esoèce de monument rouge à colonnes et marches d'escalier qui ressemble à un temple. Les couleurs sont parfois vives: les bouches, les chevelures, les vêtements, le temple, les yeux. Ailleurs sont amortis les ciels en gris plus ou moins pâles, les parties ombrées des visages, et les végétations en verts plus ou moins retenus. 

L'ensemble ne raconte rien, puisque ces fragments ne renvoient qu'à un vrac de scènes perdues dans un passé indéfini. Il y a le parti-pris d'une sorte " d'Antiquité " rêvée, à peine plus localisée que l'île des morts, un peu Toscane, plus "renaissante" que tirée de l'archéologie. 
Ces fragments remontés ensemble par une main peu soucieuse de vraisemblance, d'envers et d'endroit, sont une manière de puzzle où les portions de couleur sont calées dans des formes précises et arbitraires à la fois. Des végétations réduites à des boules irrégulières, des chevelures en juxtaposition de croissants, un temple ou mausolée sans ornements, le vêtement en quelques morceaux à plat... les visages simplifiés en lignes, les yeux formant ellipse, les passages du clair au sombre réduits à des clôtures... Cet agencement de réticulations découpées dans des plaques fait une sorte de mosaïque où l'activité de la peinture s'est dénuée de gestes, de modulations fines, de frémissements de matières, de tout le maniérisme habile qui fait la réputation des artistes de chevalet, cuisiniers de pâtes fines et passionnés de microcosmes. On ne verra pas ici d'explosions, de déchirures, de graffitis, de coulures, griffures, salissures et traces écrasées à la gloire d'un ego en souffrance ou d'une société en panne... Pas de "collages" finauds pour en dire long sur les mules du pape, les vulves marchandes, les tortures d'innocents, les souffrances des pauvres et la flagornerie des riches... Pas d'enthousiasme communicatif. Pas de ricanements sur les gloires défuntes. On ne virgule pas sur les peintures anciennes...

S'il est vrai que seuls les morts sont civilisés, il est patent que les vivants se fatiguent et meurent de tant de spirales autour du soleil. Tourner sur une boule n'est pas une vie. Il faut des illusions, des mensonges et de la curiosité pour voir plus loin que le bout de son nez. Quel chaman ne s'est pas empiffré de champignons pour voir les mammouths en rose, battre des ailes au-dessus des montagnes et copuler enthousiaste avec sa callipyge ? Les prophètes , grands orateurs, hallucinés de l'avenir et dresseurs de peuples ont taillé des routes pavées de promesses, montré les chemins du ciel et désigné les portes des enfers... Il y en eut un qui se fit becqueter l'oreille par un pigeon voyageur déguisé en archange Gabriel... Ces camelots ont eu l'audace de faire travailler l'imagination de ceux qui ne pensaient à rien, de lancer les frustrés dans de saintes perversions, de plier les femmes à l'ingratitude des hommes et de rassurer chacun sur les troubles de sa vision. L'humanité prolifère, plus ils sont nombreux moins les hommes portent le poids du monde sur leurs épaules. Déchargés de trop de science et d'efforts, ils se racontent les uns aux autres, élèvent les témoignages de leur splendeur. Leurs ancêtres faisaient de la place aux bêtes, aux murmures d'une infinité de fées, de nymphes et de génies ...
Ceux d'aujourd'hui tirent du pétrole ce qui suffit à leurs étonnements et à leurs surprises. Il y a tant de couleurs, de bruits, de vitesse, de dangers et de plaisirs dans les cités, de vie souterraine et de courses poursuites que sous la voûte céleste suffisent le béton, le désir et la chair pour emplir l'existence et remplir le dictionnaire... Il ne peuvent désespérer de l'horizon puisque ils campent dans l'Olympe. Il suffit à leur bonheur et leur bonheur est clos. 
Encore une ou deux générations pour que les corps prennent le pli des nerfs et des drogues, que la mémoire divague dans les "clouds", que les machines insinuent les ordres et dévoilent les obligations...
Il restera sous les cendres des feux de joie, quelques morceaux d'images et découpes de mythes que des réfractaires s'amuseront à mettre ensemble

pour voir si .....

7.08.2013

SOUPE PRIMITIVE ...









Tout a commencé dans un océan primordial. Une molécule plus grosse que les autres s'est coupée en deux parties. Pour des raisons que je ne connais pas ces morceaux n'ont pas éclaté. Ils se sont divisés à leur tour et les suivants ont recommencé... C'était il y a un milliard d'années, personne n'était là pour le voir. Ces grosses molécules ont laissé des traces que nous savons lire. Pour d'autres raisons que je ne connais pas, elles se sont agglutinées. Elles ont pris des formes et des couleurs. Le hasard les faisait dériver des mers chaudes vers des eaux plus froides. Un jour elles se sont mangées entre elles, ont eu des pattes ou des nageoires. Dans un coin du Paradis terrestre ces agglomérations de carbone, d'azote et d'eau de mer se sont données des airs , se sont dressées sur deux jambes et se sont lancées à la conquête du monde. Cette bataille a commencé à coups de bâtons et en jetant des pierres. 
Ces créatures schizophrènes s'étaient persuadées que des dieux les avaient chargées de dominer la terre, l'air et les eaux pour en faire une sorte de parc à vertus où la beauté et l'intelligence auraient triomphé du vice et de l'infortune.
Le bruit courut qu'un peuple élu s'était enfui d'Egypte et rendu au désert, qu'il y avait adoré un veau d'or et trouvé des lois... Les royaumes succédèrent aux royaumes mais en dépit de tous les saints et de quelques sages, rien ne prouve que les hommes sont meilleurs qu'avant le déluge... Quelques cinglés, un peu moins féroces que les autres, parlent de sauver la planète.
Se rendent-ils compte qu'elle saura se débarrasser des importuns, qu'elle a plus d'un tour dans son sac, étant capable de donner la priorité aux mouches pour le gain de la vie éternelle... 
Sans compter qu'un peu partout les arbres désespèrent de pousser en quinconce et les moutons de se tenir au garde-à-vous. L'ordre cèdera-t-il la place au désordre, comme si tout était à refaire ?...




7.07.2013

TANT DE PRINTEMPS .....





120x26 cm. huile /bois. Vases canopes, prédelle.MD.



Ma tristesse n'est pas infernale,  je n'ai pas de raison de me plaindre.  Les chagrins de l'amour ne m'ont jamais cloué pendant des mois. Je suis victime d'une espèce de lumière qui baigne les choses et les gens que j'aime. Cette lumière venue peut-être de mon âge ou d'une accumulation imprudente de lectures, me montre d'abord le peu de chemin qui me reste à faire pendant que tournent sur elles-mêmes les beautés du monde... Après tout c'est dans l'ordre des choses, il ne fallait pas naître et grandir. J'ai préféré les parfums , les couleurs et les bonnes températures à la nuit noire. Je ne regrette rien, même pas d'avoir cru au Diable et au Bon Dieu, car les mensonges délient la langue et entre menteurs les conversations donnent du relief au temps qui passe.
J'aurais craint de me rendre à la mort trop tôt. Je n'étais pas fait pour les champs de bataille ou les courses de moto, encore moins pour de précoces maladies mortelles, bien que j'aie résisté de toutes mes forces et d'extrême justesse à la vie sans antibiotiques... J'avais moins de deux ans mais personne ne pouvait choisir à ma place et mon destin consista donc à parier sur l'avenir en sortant de l'oeuf.
Attentif aux plus subtiles variations de l'air et des institutions, je termine ma soixantaine en ne jalousant personne, conscient qu'avec ou sans progrès les deux tiers de l'humanité ont déjà passé l'arme à gauche à cet âge, que j'ai vécu sans guerre mondiale ni épidémie de peste, mangeant à ma faim et buvant avec plaisir. Cela ne peut durer. Une grippe d'un genre nouveau peut faire le ménage, un oriental se payer une pétoire atomique un ivrogne me couper la route au mauvais moment, une fatale distraction ... Ce qui m'attriste vraiment c'est que s'en ira ce que j'admirais, devenant invisible ou carrément rien, comme certaines odeurs de la campagne ou musculatures de mains, allures des corps et tournures de langage... Que les bêtes sans résignation et sans peur iront au saccage, que les chats si savants ronronneront trop fort... Que mes amies si jeunes dans ma tête et vives dans les fourrures ou vêtements d'été, n'approcheront plus leurs yeux lilas... Que mes petits enfants perdront leurs joues... Que les récits de mon père vont s'abolir et le son de sa voix... Que ma femme aura des chagrins cruels... Que personne  après moi ne verra sur deux tréteaux, un jour d'hiver, le cercueil de chêne de ma mère près du bénitier de son baptême... Que mes tableaux seront crevés ou en incertaine compagnie, que des photos tomberont des albums pendant leur transfert à la décharge ... ou seront démagnétisées dans les disques durs. Les  dieux meurent aussi, les époques finissent à la ramasse et j'ai vu chez un brocanteur une cassette de légions d'honneur dont personne ne sait plus rien. 

Que faire contre la tristesse? Que pensait Pétrone en se taillant les veines? J'ai lu dans "Quo vadis ?" qu'il contemplait des reflets dorés dans les cheveux d'Eunice, une esclave nubienne...


7.04.2013

SORTIR DE LA .....







Ce n'est pas très drôle pour un ours de fêter son trente cinquième anniversaire de captivité.
 Il ne se passe rien dans ma fosse avec son faux ruisseau, sa montagne en ciment, quelques bouts de bois à griffer et ces gamins qui me jettent des pop-corns. 
Au début j'espérais que je pourrais rendre service... J'avais entendu que les enfants confient leurs secrets à des ours en peluche et je m'étais figuré qu'ils aimeraient mes histoires...
Ma grand-mère m'avait raconté tant de choses...Son grand-père était venu de Roumanie, on l'avait capturé dans les Carpates à l'âge de six mois. Un certain Stavros le descendit à Constanza pour le vendre à un marseillais qui avait l'habitude de fournir des ours aux montreurs des Pyrénnées qui prenaient le chemin de Bordeaux. Les ours embarquaient pour l'Amérique avec leur paysan et gagnaient de l'or entre New-York et la Californie en dansant sur les routes de l'ouest. On raconte qu'un basque disparut avec son ours vers 1860 en cherchant l'Eldorado dans le fond du Pérou. 
Quand l'ours avait dansé huit ou dix ans ans, on rentrait au pays les poches pleines, on retournait à son village, on faisait construire une maison, on s'offrait quelques prés d'altitude et on bouclait la boucle par un mariage. Il arrivait qu'un voisin plus jeune reprenne l'animal et parte pour un second tour.

Vous voyez que les hommes et les ours sont faits pour s'entendre... Ma grand-mère disait que dans certains cas ils se comprennent si bien qu'ils se font des clins d'oeil... Elle dit une fois que les femmes de son village se plaignirent au curé parce que les hommes passaient plus de temps avec leurs ours qu'avec leurs enfants...      

J'ai de moins en moins le moral dans cette fosse qui sent mauvais. J'ai beau faire des efforts, cligner de l'oeil de temps en temps, personne ne cherche à me dire quoi que ce soit. Ceux qui me lancent des pop-corns ont les yeux ternes, ils parlent mal, je m'aperçois qu'ils font de la mauvaise graisse. Moi, je vieillis, ça n'arrange rien. J'ai des douleurs un peu partout, j'ai du mal à me redresser. Le gardien pense tout haut quand il m'apporte mon rata. On échange quelques grognements. J'essaie de lui faire comprendre que je ne sers à rien dans ce trou, que les gamins se moquent d'un plantigrade en fin de parcours, qu'il est, lui aussi, usé jusqu'à la corde, et que nous devrions sortir de là. Il se retourne, me regarde fixement, s'asseoit sur la grosse pierre sans me quitter des yeux, puis il roule une cigarette en plongeant les doigts dans son cube de tabac gris, et prend soin de couper net les extrêmités. Juste après la première bouffée je l'entends qui chantonne :   " C'est pas moi c'est ma soeur qu'a cassé la machine à vapeur...." Quelques fois il pleure. Cela fait des années que je ne lui demande que des bricoles. Quand j'ai des questions importantes, je m'adresse aux oiseaux, ils savent tout à cause des migrateurs ... C'est comme cela que j'ai appris le retour des loups...     

7.03.2013

L'AMOUR MAÎTRE CHANTEUR ....





L'Amour est un maître-chanteur qui ne tourne pas autour du pot. Puisqu'il faut payer de sa personne quand on veut de l'entourage, autant se multiplier en excellente compagnie. C'est une affaire de nez, de phéromones... Puis une affaire de mémoire car nos ancêtres ne nous quittent pas, nous préparent le terrain de la plante des pieds aux oreilles, nous font pencher à gauche ou a droite et nous aiguisent l'appétit à leur manière... La ressemblance appelle la ressemblance... il y a des trous de serrure qui ouvrent sur des jardins et d'autres sur le placard de Barbe-Bleue... Quand on connaît sa lignée il est plus facile de voir celle d'en face et de la rejoindre pour tailler la route. Les sexes rajoutent des fleurs et quelques parfums mais en fait de bonne direction ils ne changent pas grand chose... Quand vous serez passé du singulier au pluriel, vous devrez vous multiplier encore pour donner à chacun ce qu'il réclame et ce qu'il ne réclame pas en prévision des intempéries. A vous de vous arranger pour disposer de deux têtes , de quatre bras et de quatre jambes le temps qu'il faudra. Vos ancêtres ne vous ont pas tout dit, l'Homme est à rempoter à chaque génération, car il perd des couleurs et dégénère en quelques saisons. 

Porter ses ancêtres sur les épaules , comme Anchise sur celles d'Enée, tenir d'une main et de la voix ses chères têtes blondes, confier ses joies et garder ses peines en marchant, payer son dû à l'espèce, au temps et au hasard,  telles sont les règles de la transmission des gènes. Les plus chanceux y gagnent suffisamment de fatigues pour que la mort soit enfin l'occasion de dormir et de s'occuper de soi.... Les faibles passent la main aux charognards, aux paradis artificiels, aux cannibales, aux faiseurs de miracles et prophètes de paradis... 
On dit que dans un proche avenir les gènes seront en vente libre, précieux comme du caviar sur la tartine sociale et qu'enfin nous ferons la vie supportable et mettrons le Bonheur à la portée de tous. On peut jouer aux osselets avec la génétique, arrondir des fesses de magistrates, rosir des tétons de centenaires et remonter le nombril du monde .... Pour le moment nous ne sommes que les descendants des femmes et des hommes qui eurent six enfants vers l'an mil. 



BAISSER LES YEUX ....






La Terre vue du ciel, vaut mieux que les sept merveilles du monde...
Elle est si belle que nous la croyons solide, constante, maternelle et soumise. Il n'y a pas loin de l'hélicoptère à l'oeil du maître et ce que nous voyons pourrait nous donner l'illusion de la richesse. Mais nous ne possédons qu'un peu d'altitude et de liberté, moins que les oiseaux... Pour voler en état de grâce, nous devons trouver le sommeil et profiter de quelques rêves inattendus. A l'état de veille, il faut surtout un parachute et pas mal de pétrole... Car nous ne sommes ni les anges gardiens ni les messagers des dieux. Quelques sauts dans les nuages ne nous rendent pas légers comme l'air, et lorsque finit la descente, nous sommes aussi inconséquents qu'au décollage... 
En traînant les pattes aux quatre coins du monde, nous n'avons pas appris la politesse. Nos envies de pillage sont si tenaces que nous sommes armés jusqu'aux dents pour avoir la Paix... Pour tailler la langue de bois de nos intentions, nous nous oublions dans le travail. Nous remontons des milliards de tonnes de charbon, de fer et d'hydrocarbures, courons comme des fous et dispersons tant de déchets que nous avons les pieds dans nos poubelles quand nous allons en vacances... 
Nos thermomètres sont à la hausse, nous avons infecté les mers et sali l'atmosphère...
La Terre est une vieille maîtresse : nous en avons caressé les recoins, chassé tous les animaux... C'est une grosse boule facile à tromper... Elle sourit aux audacieux, offre aux autres un peu d'amour et d'eau fraîche, quelques clairs de Lune et couchers de Soleil... Mais il n'est plus question de dormir à la belle étoile ou à l'ombre des forêts. Nous proliférons. Pire, nous engraissons. L'homme pèse plus lourd, de plus en plus lourd... Le reste s'amaigrit. En prolongeant les courbes de nos progrès nous ne savons plus où donner de la tête. Tout va de plus en plus vite entre nos cervelles et nos excréments. Nous sommes ficelés par nos bonheurs, enlisés dans nos succès... indifférents aux bêtes et aux herbes folles... Notre présent devient immense, notre mémoire s'en va et nos lendemains vont plus vite que nous... 
Le courage serait de s'asseoir, de se taire et de lever les yeux au ciel... Car nous devrons apprendre à les baisser... question de vie ou de mort.





7.02.2013

TRES VIEILLE HISTOIRE ...





C'est une vieille histoire qui a commencé pour des raisons que nous sommes incapables d'expliquer. 

Quand la main des hommes devint habile à tout faire, qu'entre leur cerveau et leurs outils rien ne freinait plus, il est possible qu'ils voulurent se saisir de ce qu'ils avaient dans la tête pour le déposer quelque part. Cette magie pouvait avoir lieu n'importe où mais elle n'a laissé de traces que sous abri ou au fond de certains couloirs souterrains, si enfoncés dans la roche que jamais le soleil ni la lune n'y firent passer le moindre rayon. 
Le dessin pourrait bien être né dans le noir, à la lumière de quelques brindilles et presque aux portes de l' enfer...
Les choses n'ont pas tellement changé. Il reste des femmes et des hommes qui font avec la main les signes de la pensée et de l'émotion. Cette disponibilité du corps au service de l'âme vient lentement, il faut des années d'aller-retour pour que le dessin passe en vitesse... Quand les mots disparaissent, qu'ils ne disent rien sous peine de ridicule ou de pléonasme,  que les doigts sur un  fusain ou une mine de plomb laissent courir les lignes qui arrangent l'espace, que le cerveau est dans la main et la main dans la tête, l'homme devient lui-même, l'esprit se soude à la chair. 
Il est remarquable qu'au dix-huitième siècle encore, les Jésuites s'appuyaient sur deux matières pour apprécier l'intelligence de leurs élèves : les mathématiques et le dessin. Quel aveu pour ces maîtres de la parole et de l'écriture ! ...



7.01.2013

LA FOUDRE ....




.................La foudre tombe indifférente aux vivants et aux morts. C'est un destin des monuments et des hommes de la recevoir. Les coins tranquilles ne sont que des lieux d'attente. Notre sommeil présage de repos éternels . Fermer les yeux n'est pas toujours un plaisir et personne ne voit d'un bon oeil que des mains étrangères lui rendront ce service... Nous marchons de préférence les yeux ouverts pour ne pas nous tromper d'adresses. Car si nous allons trop lentement et que nos yeux furètent à gauche et à droite, il arrive que des images nous disent comme nous mettons les pieds dans les pas de quelqu'un qui a fait ceci ou cela... Il arrive que des fantômes apparaissent, s'occupent vingt ou trente ans après des mêmes choses, il arrive que sur les murs se recollent de vieilles affiches... Quand la pluie tombe on se rend compte qu'elle n'efface rien, si le vent souffle c'est pour siffler de vieilles chansons. Les maisons prennent la parole. Tu buvais ton café ici, vous êtes montés par l'escalier à droite et c'est dans la chambre grise que la sicilienne... la cafetière fume encore et la tasse... tu te rappelles comme tes yeux sont passés de sa main aux lèvres... Un pêcher donne des pêches au même endroit...
................Il paraît que nous marchons sur des milliards d'ancêtres, que pas un centimètre de trottoir n'a manqué de terreau. C'est que rien ne sépare les vivants et les morts. Une maigre muraille pour dire qu'à droite c'est le cimetière, à gauche la rue machin. Disons que d'un côté on range les carcasses et que de l'autre vivent les souvenirs... De toutes manières d'un côté comme de l'autre on déménagera pour faire de la place et les feuilles des arbres tomberont encore. Il est vrai que certains coins sont plus intéressants, que là où le bonheur s'accumule, que là où le vent pousse les feuilles, les petites bêtes et les champignons font mieux leur travail, les fleurs sont moins sauvages, les abeilles passent, on installe un banc, les yeux peuvent se fermer sans crainte le temps d'une chanson... le temps qu'une main passe et vous caresse le cou , comme celle de la gitane d'Arezzo, derrière vous pendant que vous dessiniez...



6.29.2013

MOUETTES ...














Les mouettes ne se moquent de rien. 
Rieuses ou sérieuses, elles se posent à leur avantage, insouciantes du décor et seulement obsédées de températures et de boustifailles. Le sexe les travaille quand l'exige le calendrier, l'amour ne les effleure que de l'extrémité de la plume, on ne sait même pas si l'émotion les gagne quand leurs oeufs viennent au monde. Elles s'assoient dessus, les chauffent le temps qu'il faut pour que de l'intérieur un nouveau bec perce la coquille, s'ouvre démesurément, réclame son dû, s'agite et se referme sur des filets de poisson, morceaux de déchets, merdes de chat et toutes sortes de félicités pour oisillons. Lesquels prennent de l'assurance, avalent plus et plus vite, se couvrent de duvet puis prennent des rémiges. 
Un jour elles remuent les ailes face aux vents, s'avancent au bord du berceau, miment un départ puis un autre et par hasard ou nécessité se lancent. Les courants d'air les soulèvent, puis leur petite cervelle leur donne le sens de l'équilibre, les avertit du haut et du bas, des vitesses à atteindre et des efforts à faire.... 
Elles se joignent à la bande pour le survol des poubelles, des plages et des marées... Elles s'imitent, se refilent leurs désirs invariables et suivent leurs pentes génétiques. Leur espèce, leur territoire, leur horloge interne sont toute la science dont elles disposent, ayant oublié qu'elles étaient dinosaures en des siècles fort lointains que des palmes leur sont venues au pied... L'avenir n'est pas plus leur affaire que le bonheur, elles s'accommodent de l'état du monde, insensibles aux angoisses humaines, indifférentes aux arts et aux crimes, surveillent les chats et vogue la galère... 
Qu'ils pêchent en sabot sur des barques de chêne ou que leurs filles montrent leurs pelages et rondeurs sur des chaises longues, les hommes sont à leur place sous le bec des mouettes, transitoires , mauvais joueurs et mauvais perdants aux jeux de la grâce et des lois naturelles. Ils passeront comme passent les feuilles, aussi mortels et menteurs que Dieu les fit, sauf exceptions raconteurs d'histoires et bricoleurs de lendemains.




6.28.2013

SOUS LE SOLEIL ...




Le Soleil est indifférent, ne s'occupe de personne et ne préfère rien. 
Les étoiles proches ou lointaines font bouillir leur marmite sans se soucier de vapeurs ni d' éclaboussures. Des singes doués pour la marche, l'art du bâton et du lancer de caillou, finirent un jour par se trouver une âme en contemplant leur visage dans les flaques d'eau. Ces expatriés des savanes avaient aussi de bonnes langues et le gosier ventilé. Ils comprirent qu'en se servant de leurs oreilles ils pouvaient siffler des sons utiles aux chasseurs ou agréables aux filles. Leur goût pour le jeu de cache-cache, les caresses et les cris d'amour fut largement responsable de leur prolifération sur Terre, de la construction des villages des palais et des temples.

Il n'est pas facile de vivre en bandes et de se protéger des coups durs. 
Ces primates supérieurs étaient assez intelligents pour imaginer que d'autres singes vivaient derrière les montagnes ou sur la berge opposée des fleuves. Quelques mâles et femelles travaillés par l'angoisse firent des rêves incompréhensibles ou des cauchemars effrayants. Certains volaient comme des hirondelles pendant leur sommeil, allaient jusqu'aux nuages et se prenaient d'une sensation de légèreté et de vitesse. Cette extase du mouvement les préparait à d'autres extases, comme de voir des ennemis redoutables se tordre dans leurs boyaux dévidés... Mais de toutes les extases, la plus universelle se cachait dans  l'infini des rapports de sexe avec le harem des chefs ou la troupe des chasseurs... Les vulves et les verges de ces bêtes devinrent ainsi de plus en plus fréquentées et une malice de la sélection naturelle les pourvut de disproportions quels que soient les mois et les jours. Ces animaux finirent par avoir des visions en dehors du sommeil. Des cumulo-nimbus avaient de temps en temps des profils d'athlètes ou les contours arrondis de femelles expérimentées. Les amours de pleine Lune , les étoiles filantes, l'aube et le crépuscule faisaient regarder le ciel et une nuit pas comme les autres, un de ces singes vit le reflet de la voie lactée dans les yeux de ses compagnes. Il rassembla tout ce qu'il pouvait de syllabes, montra les étoiles du doigt, fit un geste vers son entourage qui semblait dire qu'entre le ciel et la tribu il y avait des complicités. Ses descendants construisirent des tours pour voir les astres de plus près. 
Chaque fois qu'ils en redescendaient la foule se mettait à genoux pour les entendre et demandait des nouvelles de l'avenir. La pêche sera-t-elle bonne , les plaisirs suffisants et les couples durables ?... Quelques uns de ces mages, capables de faire la différence entre le cercle et le carré, de compter et de chanter en faisant des rimes enseignèrent que des dieux se mêlaient du beau temps et de la pluie. Que parmi les hommes ils avaient des favoris, qu'ils étaient sensibles au bonheur des humbles et qu'ils confiaient aux astres le destin des êtres vivants. Ceux qui avaient du flair se mirent alors à dresser les chiens.



6.26.2013

POULET....





Les sciences et les techniques nous changent plus vite que l'amour du prochain... Personne ne sait si nous sommes devenus ridicules ou fantastiques, les témoins sont morts. 
Il se passe beaucoup de choses depuis la machine à vapeur et nos trouvailles sont stupéfiantes... Le nombre des cervelles s'est multiplié par dix, nous vivons deux fois plus longtemps et nous sommes tellement riches que nous dépensons des fortunes pour maigrir... Entre le canon Krupp et le voyage autour de Saturne nous avons de la peine à comprendre pourquoi nous sommes si forts... On parle de ressusciter les mammouths, d'apprendre l'anglais aux chimpanzés, de dresser les moustiques à sonner l'alarme... 
Ce coq, par exemple, chantait " Plaisir d'amour ne dure qu'un moment..." chaque fois qu'il passait devant un micro ou quelque chose de ressemblant... C'était un drôle d'animal : il s'arrangeait pour ne plus avoir les pieds sur terre,  s'occupait surtout de ses apparences, mangeait sucré, buvait des sodas, ne lisait pas, ne s'intéressait à personne et dénigrait la basse-cour sous prétexte que les canards, les dindes et les oies ne savaient pas chanter... Il perdait toute sa dignité en se jetant sur sa pâtée et se battait avec les autres pour chaparder leur gamelle . Il ne supportait pas les poules à plumes noires et se moquait cruellement des histoires que les lapines, les souris ou les hirondelles racontaient à leurs petits. Il disait que les graines sont faites pour être mangées, que les fleurs servent à faire des graines, les arbres à donner de l'ombre, le vent à remuer son panache et le soleil à lui rougir la crête...
De toutes ses manies, la plus étonnante consistait à se gaver de champignons et de mousses hallucinogènes. Il prenait des cuites régulières sous prétexte que le monde manquait de vastitude. Un jour, il terrorisa les lapins en hurlant qu'on devrait les exterminer parce qu'ils étaient incapables de pondre un oeuf. Une fois, au coucher du soleil, il grimpa sur un piquet le dos à la lumière, écarta les ailes et hurla qu'il était l'Occident... Ce fou avait ses entrées chez les hommes à l'heure de l'apéritif, histoire de ramasser des morceaux de chips et d'écouter ce qu'ils se disaient. Ces dieux le faisaient chanter et le faisaient boire, il repartait en fin de soirée en se croisant les pattes, tentait de marcher droit jusqu'à l'escabeau qui servait de perchoir les jours de fiesta. Il s'endormait en grommelant des morceaux de phrases... 
En mars de l'année dernière une renarde lui fit son affaire au petit matin :  il n'était pas monté plus haut que la première marche et dans un demi sommeil baragouinait avec le hoquet " La terre n'est qu'un support..."

6.25.2013

GARGOUILLE ....





Faute de certitudes, je trouve des réalités accessibles et des vérités temporaires. Apollon s'est logé dans les pots d'échappement, son char et ses chevaux ont été récupérés chez Airbus. L'azur des poètes bronze les filles. Les livres font rire les élites scolaires. Les cartes postales suffisent aux romantiques et les agences de voyage aux fuyards. Des musiques d'ascenseur mènent au ciel... Montaigne recyclé en bande dessinée, Che Guevara sur les lessives, l'Empire enfin redevenu barbare, l'Afrique prend le métro et TF1 soigne les mourants ...  Ainsi commence le siècle du réchauffement général et du sauvetage de la planète... Les sabots d'Hélène ne sont plus crottés, les saints  ont des têtes de victimes, le teint de pêche n'est  plus à la mode... La Beauté se venge des maîtres d'école, mange du couscous et des burgers . Les déménageurs ne roulent plus de caporal, les abdominaux sont blacks et beurs... Sur les tapis rouges des mannequins époustouflants et mondialisés remuent leurs aspérités en se faisant des queues de poisson. Bref, les nuages sont des traînées d'avions et au petit matin les médias tartinent le réveil des humbles. Les heures sont rapides, comme le sont les vérités portatives et les escapades à Marrakech... 
Quel bonheur de ne rendre hommage ni à Dieu ni à Diable, de prendre ce qui passe en se jurant chaque jour  que c'est la dernière fois... 
Ainsi font les marionnettes... Nul doute qu'en fin de course, le Sénat de Rome, privé d'Empire et de Peuple Romain, mangeait ses figues et se bombardait de noyaux de cerises... attentif à la cuisse des jeunes garçons et peu soucieux des orages.

6.23.2013

FAIRE SON CHEMIN ...










Il n'est pas toujours facile de faire son chemin dans la vie. Hommes et femmes voués les uns aux autres par la grâce ou la ruse, cherchent sur les trottoirs des villes le goût et l'arrière-goût du temps. Avec un peu d'argent ils s'offrent des boissons, des places de parking et de cinéma. Dans les vitrines ils trouvent de quoi se déguiser en humains. Si la saison est belle ils font marcher leur imagination, rêvent de repas exotiques, s'engouffrent le soir dans les pizzerias, se confient les uns aux autres, échangent des larmes de rire, s'embrassent sous la lune, et font l'amour si l'enchantement perdure... On dit qu'ils s'amusent, qu'ils font les fous...
Je crois plutôt qu'ils sont sages. Quand ils seront des feuilles mortes, le vent leur dira de belles histoires. Ils auront contre leur visage, les yeux brillants et la peau nacrée de leurs folies. 







6.21.2013

HISTOIRE D'AMOUR ....






Le signor Capitano et mademoiselle Martin se rencontrèrent au cinéma. C'était en 1935 ou 1936, On projetait "Les Temps Modernes" pour la première fois à Paris. Le public de cette époque n'était pas très exigeant, mais comme le dit tout haut la demoiselle à la guichetière : " Pour ce prix là on pourrait avoir du parlant!..." Capitano fit le galant homme, dit que c'était bien vrai et proposa qu'on prenne quelque chose au café d'en face. C'était la séance de l'après-midi, on était en juin, il y avait dans l'air une espèce de gaité. Le film les avait fait rire, en particulier les scènes du cabaret quand charlot promène son canard dans la foule et qu'il chante. Elle prit un air sérieux, tourna la cuiller à petite vitesse dans sa tasse de chocolat. Elle venait d'avoir trente ans. Cela ne se voyait pas parce qu'elle faisait très attention à la nourriture, qu'elle marchait beaucoup et qu'elle se couchait tous les soirs avant neuf heures. Elle n'avait personne dans sa vie. Son père était mort aux Dardanelles. Sa mère s'était remariée avec le paysan d'à côté, un vieux garçon qui avait surtout le mérite de travailler dur. Son existence bascula quand un jour de mars la directrice du pensionnat vint la chercher dans la classe de monsieur Lhote et lui transmit d'épouvantables nouvelles au sujet de ses parents : le train de Lourdes avait déraillé, leur wagon s'était pulvérisé contre la pile d'un pont. C'était un wagon en bois d'avant-guerre. On avait retrouvé des cadavres percés comme des pelotes d'épingles... 
Capitano fit le joli coeur, raconta qu'il était orphelin, qu'il avait gagné des courses cyclistes en Italie et que les fascistes de San Tomaso l'avaient forcé à quelques sales coups. Il dit que les chemises noires n'avaient rien dans le citron et qu'il s'était sauvé en France pour mener une vie normale. Il travaillait chez un maçon de Clichy et s'était spécialisé dans les crépis à la chaux. ." Vous savez, mademoiselle , la chaux c'est ce qu'il y a de mieux pour la santé des murs et des habitants... Je vous assure qu'il n'y a jamais d'humidité ..." 
Vers six heures elle dit qu'elle devait rentrer, il régla au comptoir et l'accompagna jusqu'au coin de la rue Chabert. "A bientôt, peut-être pour le prochain film ?..." ..Elle ne dit ni oui ni non, fit un sourire et s'en alla sans se presser. Capitano se retourna une fois ou deux, jeta un coup d'oeil sur les murs de brique et les nuages. 
Un concours de circonstances fit qu'il ne remit jamais les pieds dans ce quartier. En quarante il s'engagea dans la Légion étrangère. On lui apprit à conduire des chenillettes et il sauta sur une mine près de Soissons. On lui fit tant bien que mal une prothèse du larynx, il perdit un oeil.  Les gendarmes le livrèrent aux italiens, puis il fut jugé et fusillé.

L'AGE D'OR ....






L'enfance est l'âge d'or de l'humanité.
Ma mère nous ramenait de la plage ou du jardin public sales et tranquilles. Vers 1948-50, il fallait faire de l'eau chaude pour nettoyer sa nichée. Elle mettait en route avec de l'alcool à brûler un engin qui s'appelait "Primus", qui marchait aux vapeurs de pétrole sous pression avec un piston comme les vieilles lampes à souder... Une grande casserole d'eau frémissait sur cet instrument dangereux qui incendia bien des maisons marocaines... Elle nous déshabillait, on montait dans une bassine où le dosage des températures variait en fonction des heures de retour et de la préparation du repas du soir...Nous étions frottés comme des cochons de charcutier, rincés en vitesse, essuyés aussi vite... Le moment le plus agréable c'était quand elle nous passait un gant de toilette imbibé d'eau de cologne et qu'elle nous prenait sur ses genoux pour le nettoyage attentif des oreilles avec une allumette entourée de coton. On se sauvait en pyjama avec la consigne de rester tranquille et de prendre un livre... Le soir tombait sur des odeurs de soupe aux vermicelles et quelquefois j'étais réquisitionné pour secouer la salade dans la cour... Nous étions au lit vers huit heures, nous lisions jusqu'à ce que mon père vienne nous dire bonsoir...Il nous regardait bien en face, nous posait la main et nous embrassait sur le front avec un petit mot pour chacun... et s'en allait.

Alors commençaient des aventures inoubliables. Le fils du connétable de Bourbon prisonnier des pirates d'Alger, vendu à la Reine d'Ethiopie, parvenu aux Indes, maharadjah dont les descendants règnent encore... Montcalm héroïque sous les murs de Québec contre le général Wolfe, Alain Gerbault sur le Firecrest, les Mongols de la Bannière Bleue, le capitaine Achab lancé à la poursuite de la Baleine Blanche, les gardes écossais de Louis XI... Le capitaine Corcoran et sa tigresse contre les anglais... Les grandes chasses d'autrefois, les quarante mille livres sterling de Phileas Fog, le canon de Barbicane, les Dames de Palestine à la cour de Richard... Les images, les noms étranges, les îles mystérieuses, les trafics de Zanzibar tendaient des chaînes d'or sur les pays de l'imaginaire...

Un jour naquit d'une peinture ombrienne une personne qui allait et venait entre la grâce et la mémoire.



6.19.2013

L'ART BRUT SAUVE ...







En Occident vivent encore de très vieilles figures. 
L'eau bénite, les croix sur les chemins, les exorcismes répétés depuis quinze siècles, les bûchers, les écoles et les polices n'ont pas arraché la Préhistoire de nos colonnes vertébrales. Des cervelles qui échappent aux aciers inoxydables de l'économie de masse, de l'éducation de masse et de la distraction de masse, ont gardé le contact avec nos vieilles racines... Elles font remonter de nos moelles, cervelets et bulbes rachidiens des aptitudes à la vie que nous ne soupçonnions plus.
 
Car nous sommes usés par toutes les batailles que nous avons livrées pour confisquer le monde et la nature. Nous avons conjugué être et avoir à trop de modes et trop de temps... Les climats nous échappent, l'eau va nous coûter cher, nos enfants sont des fardeaux si précieux que nous les faisons faire par de vieilles filles et de vieux garçons,  au besoin par des étrangers de passage... Nos vierges ne risquent plus la visite d'un archange. Mais dans notre bouillie de fatigues et de bonnes intentions les signes d'un monde meilleur remontent en surface comme des bouchons dans une casserole.
Un peu de terre, quelques cailloux, deux ou trois couleurs suffisent à des individus tranquilles pour que reviennent les génies et les déesses qui regardent des mêmes yeux, rient du même rire et s'incarnent du même corps que les ancêtres de bronze ou d'argile qui présidaient aux noces et aux funérailles des peuples dont nous avons oublié la langue. Car au temps où les bêtes parlaient, les hommes savaient les entendre et parlaient avec les forêts, les volcans et les sources fraîches. C'était le règne de Saturne, l'âge d'or, les hommes vivaient dans l'innocence, la terre produisait elle-même toutes les commodités de la vie. On était mangé quand on ne mangeait plus. Mais puisque des gros malins voulurent manger plus longtemps que les autres et que l'injustice devint une nécessité de la vie, Saturne se rendit en Italie pour enseigner l'art de l'agriculture, car la Terre scandalisée de la conduite des hommes, refusait de donner des fruits. Vint l'âge d'argent. L'âge d'Airain commença quand les hommes devinrent  plus injustes et cruels, gourmands et libidineux... l'âge de fer fut enfin celui des crimes les plus horribles, la terre devenant stérile, les hommes ne s'occupant que de viols, de mensonges et de meurtres...

Peut-être qu'il suffirait de poser quelques questions à quelques unes de ces créatures qui remontent en surface, pour connaître des mots et des formules qui rendraient la Terre serviable et les hommes capables de conversation. 



VOIR AILLEURS ....




Tourne-toi de ce côté là. Débarrasse-toi. Laisse tomber les fleurs en plastique. Ta Marianne a des varices, des boutons sur le nez. C'est la marquise de juin 1940 au bord de la nationale 7 :" Je me donne à qui m'emmène..." On ne s'y reconnaît plus. La vieille est gâteuse, fait trop de lois, lance trop de réclamations, s'en prend aux chiens et aux chats des voisins... Elle pourrit ses petits enfants: ils ne savent plus lire ni écrire,  se moquent du monde dès qu'elle a le dos tourné. On braille, on surcharge les poubelles, il y a des seringues qui traînent près des rosiers et des excréments de jeunes dans les ascenseurs. Un ministre passe des heures à dire que B et A font BA, des pédagogues que BLA BLA BLA est une science... Fin de règnes ou changement de siècle, c'est le moment de prendre l'air ... Soigne tes bagages, emmène tes dictionnaires, ton La Fontaine, ton "Voyage au bout de la nuit", tes portraits de famille et quelques photos de paysages, tu y retourneras dans les moments difficiles. Cultive de nouveaux jardins où passeront des hommes debout ...